Custer died for your sins
Qu’un enfant indien soit élevé parmi nous, qu’il apprenne notre
langage, qu’il s’habitue à nos usages, il suffira d’une visite à ses
parents, d’une course indienne avec eux, pour qu’il ne veuille jamais
revenir parmi nous.
Lorsque des Blancs, de l’un ou de l’autre sexe, sont pris par les
Indiens et vivent quelque temps avec eux, en vain leurs amis les
rachètent, et les traitent avec toute la tendresse imaginable pour les
décider à rester parmi les Anglais ; ils sont bientôt dégoûtés de notre
manière de vivre, des soins et des peines nécessaires pour subsister ; à
la première occasion ils s’échappent pour retourner dans les bois, et il
est impossible de les en faire revenir.
On m’a parlé d’un Blanc qu’on avait ainsi ramené chez les siens pour y
jouir d’une belle fortune ; il trouva que pour l’administrer il fallait
trop de soins, la laissa à un frère cadet, et ne garda pour lui qu’un
fusil et une couverture, avec quoi il reprit le chemin du désert.
(Lettre privée, adressée par Benjamin Franklin à l’un de ses amis, en
1753)
David Graeber, qui cite cette lettre, commente :
Les récits d’anciens captifs fuyant la société occidentale pour retourner vivre dans les bois, ne laissent planer aucun doute : quelque chose s’est bel et bien perdu au cours de notre évolution.
(David Graeber)



Il n’y a aucune raison de supposer qu’entre le XIIIe siècle et le
XXe, l’esprit humain a subi un changement évolutionnel quelconque,
comparable, pour fixer les idées, au changement survenu dans la
structure physique du pied du cheval au cours d’une durée géologique
incomparablement plus longue. Ce qui est arrivé, c’est que les hommes
ont détourné leur attention de certains aspects de la réalité vers
certains autres. Le résultat, entre autres choses, ce fut le
développement des sciences naturelles.
Nos perceptions et notre compréhension sont dirigées, dans une large
mesure, par notre volonté. Les choses dont nous avons conscience et
auxquelles nous pensons sont celles que, pour une raison ou pour une
autre, nous voulons voir et comprendre. Là où il y a une volonté, il y a
toujours un moyen intellectuel. Les capacités de l’esprit humain sont
presque indéfiniment grandes. Quoi que nous ayons la volonté de faire, –
que ce soit de parvenir à la connaissance unitive de la Divinité, ou de
fabriquer des lance-flammes à autopropulsion – nous sommes capables de
le faire, pourvu toujours que la volonté soit suffisamment intense et
soutenue.
Il est manifeste que beaucoup d’entre les choses auxquelles les hommes
modernes ont élu de prêter attention étaient ignorées de leurs
prédécesseurs. En conséquence, les moyens mêmes de penser clairement et
fructueusement à ces choses restèrent ininventés, non pas simplement au
cours des temps préhistoriques, mais même jusqu’au début de l’ère
moderne.
(Huxley)
Les caractéristiques du phénomène technique mises en lumière par
Ellul :
Premièrement, la rationalité : le standardisé et le normé remplacent le
spontané et le personnel.
Deuxièmement, l’artificialité : la technique s’oppose au milieu naturel,
qu’elle subordonne sans lui permettre de se reconstituer.
Troisièmement, l’automatisme : le « choix » se fait sur le seul critère
de la plus grande efficacité.
Quatrièmement, l’auto-engendrement : le progrès technique étant devenu
le référentiel de tous, chacun y contribue sans même le vouloir.
Cinquièmement, l’unicité : le phénomène technique forme un tout
homogène, ce qui interdit de faire le tri entre les « bonnes » et les
« mauvaises » techniques.
Sixièmement, l’entraînement : les techniques s’enchaînent les unes les
autres dans le sens où les précédentes rendent nécessaires les
suivantes.
Enfin, l’universalisme : le phénomène technique s’étend à la fois à
toute la surface du globe mais aussi à tous les domaines au sein de
chaque pays.
(Patrick Chastenet)
Les mutations métaphysiques, c’est à dire les transformations
radicales et globales de la vision du monde adoptée par le plus grand
nombre, sont rares dans l’histoire de l’humanité.
Dès lors qu’une mutation métaphysique s’est produite, elle se développe
sans rencontrer de résistance jusqu’à ses conséquences ultimes. Elle
balaie, sans y prêter attention, les systèmes économiques et politiques,
les jugements esthétiques, les hiérarchies sociales. Aucune force
humaine ne peut interrompre son cours, aucune autre force que
l’apparition d’une nouvelle mutation métaphysique.
On ne peut pas spécialement dire que les mutations métaphysiques
s’attaquent aux sociétés affaiblies, déjà sur le déclin. Lorsque le
christianisme apparut, l’Empire romain était au faîte de sa puissance ;
suprêmement organisé, il dominait l’univers connu ; sa supériorité
technique et militaire était sans analogue ; cela dit, il n’avait aucune
chance.
Lorsque la science moderne apparut, le christianisme médiéval
constituait un système complet de compréhension de l’homme et de
l’univers ; il servait de base au gouvernement des peuples, produisait
des connaissances et des œuvres, décidait de la paix comme de la guerre,
organisait la production et la répartition des richesses ; rien de tout
cela ne devait l’empêcher de s’effondrer.
(Houellebecq)
