Jean de la Croix (1542-1591) - 3 -
La nuit de l’esprit (deuxième partie)
L’âme que Dieu veut conduire plus avant n’est pas mise par Sa Majesté
en cette nuit et purgation de l’esprit aussitôt qu’elle sort des
sécheresses et des travaux de la première purgation et nuit des sens ;
au contraire il se passe bien du temps et des années depuis l’heure
qu’étant sortie de l’état des commençants elle s’exerce en celui des
avancés.
(La nuit obscure)
La première purgation ou nuit est amère et terrible pour le sens. La
seconde n’a point de comparaison, parce qu’elle est horrible et
épouvantable pour l’esprit.
(La nuit obscure)
L’âpre et dure purgation de l’esprit, en laquelle se doivent
parfaitement purger ces deux parties de l’âme, à savoir la spirituelle
et la sensitive, vu que l’une ne se purge jamais bien sans l’autre, car
la bonne purgation pour le sens est quand celle de l’esprit commence
expressément. D’où vient que la nuit du sens que nous avons dite se peut
et se doit plutôt nommer une certaine réformation, un frein de
l’appétit, que purgation. La cause est parce que toutes les
imperfections et tous les désordres de la partie sensitive ont leur
force et leur racine en l’esprit, où sont subjectées toutes les
habitudes bonnes et mauvaises, et ainsi jusqu’à ce que celles-ci soient
purgées, les rébellions et les vices du sens ne se peuvent bien
purger.
D’où vient qu’en la nuit suivante, les deux parties sont purgées
ensemble, parce que c’est là la fin pour laquelle il était expédient
d’avoir passé par la réformation de la première nuit, et d’être parvenu
au calme qui en provient, afin que le sens étant conjoint avec l’esprit
en certaine manière, ils se purgent et souffrent ici avec plus de
force : car, pour une si forte et si rude médecine, une si grande force
est nécessaire, que si la faiblesse de la partie inférieure n’avait été
auparavant réformée et n’avait pris de la force en Dieu par la douce et
savoureuse communication qu’elle a eue depuis avec Lui, la nature
n’aurait pas la force ni la disposition pour le supporter.
(La nuit obscure)
Cette purgation dure quelques années, présupposé néanmoins que durant
ce temps il y a des intervalles de soulagement ; en lesquels, par
dispensation divine, cette contemplation obscure cessant d’investir en
forme et façon purgative, elle investit en façon illuminative et
amoureuse, où l’âme, comme sortie de tels cachots et prisons, et mise en
récréation de latitude et de liberté, sent et goûte une grande suavité
de paix et une amoureuse familiarité avec Dieu, dans une facile et
abondante communication spirituelle. Ce qui est un indice à l’âme du
salut que ladite purgation opère en elle, et un présage de l’abondance
qu’elle attend. Et cela est parfois si excellent qu’il semble à l’âme
être déjà au bout de ses travaux. Parce que les choses spirituelles sont
de cette qualité en l’âme (quand elles sont plus purement spirituelles)
que, lorsque les tourments reviennent, il semble à l’âme qu’elle n’en
sortira jamais et qu’elle n’aura plus de biens ; et quand elle se trouve
favorisée de biens spirituels, il lui semble aussi qu’elle n’aura plus
de mal, et que les biens ne lui manqueront à l’avenir […]
Mais cette pensée ne lui arrive pas souvent : car jusqu’à ce que la
purgation spirituelle soit achevée, très rarement il arrive que la douce
communication soit si abondante qu’elle lui couvre la racine qui reste,
de façon que l’âme ne vienne point à sentir en l’intérieur un
je-ne-sais-quoi qui lui manque, ou qui est à faire, qui ne la laisse
entièrement jouir de cet allègement, sentant là au-dedans comme un sien
ennemi duquel elle craint le retour, et qu’il ne vienne derechef à faire
des siennes, bien qu’il soit comme apaisé et endormi. Comme de fait,
lorsqu’elle est plus assurée et qu’elle s’y attend le moins, cet ennemi
retournant engloutit et absorbe l’âme en un autre degré pire, plus dur,
plus obscur et plus déplorable que le précédent, qui durera encore un
espace de temps peut-être plus long que le premier. Et derechef elle
vient ici à croire qu’il n’y a plus de biens pour elle. Parce que
l’expérience qu’elle a eue du bien passé, dont elle a joui après le
premier travail, où elle pensait ne devoir plus tomber en peine, ne
suffit pas pour l’empêcher de croire en ce second degré de pressure, que
désormais tout est perdu pour elle, et que ce ne sera plus comme la fois
précédente.
(La nuit obscure)
Donc, ô âme spirituelle, quand vous verrez votre appétit obscurci,
vos affections sèches et resserrées, vos puissances inhabilitées à tout
exercice extérieur, ne vous peinez pas de cela, au contraire, tenez-le
pour un bonheur, puisque Dieu va vous délivrant de vous-même, vous ôtant
des mains les facultés avec lesquelles (même en faisant de votre mieux)
vous n’eussiez su opérer si entièrement, si parfaitement ni si sûrement
(à cause de leur impureté et de leur pesanteur), comme à présent que
Dieu vous prenant la main vous conduit en ténèbres, comme aveugle, où et
par où vous ne savez et jamais n’eussiez trouvé le moyen de cheminer,
quelque bon pied et bon œil que vous eussiez.
(La nuit obscure)
Ce qui donne tant d’intensité au martyre de cette âme, c’est que,
sous l’empire de cette blessure d’amour que Dieu lui inflige par
lui-même, sa volonté s’élance soudain vers la possession du Bien-aimé,
qu’elle a senti tout proche par cette touche d’amour qu’il lui a
imprimée. Mais avec la même soudaineté elle expérimente son absence et
éclate en gémissements. En effet, au même moment, il disparaît et se
dérobe, la laissant dans le vide, en proie à une douleur et une plainte
d’autant plus violentes que son désir de le posséder est plus
intense.
Effectivement, ces visites de Dieu accompagnées de blessures d’amour ne
sont pas de celles où Dieu console une âme et satisfait ses désirs, la
remplissant de paix, de suavité, de repos. Elles ont pour but de blesser
plutôt que de guérir, d’affliger plutôt que de consoler, elles servent
surtout à faire croître la connaissance, à enflammer le désir, et par
conséquent à rendre la douleur plus vive.
On nomme ces visites blessures d’amour. Elles sont si délicieuses à
l’âme qu’elle voudrait mourir sans cesse de mille morts sous des traits
si désirables, parce qu’ils la font sortir d’elle-même et entrer en
Dieu.
(Cantique spirituel)
Telle est la misère de notre existence ici-bas, que ce qui fait la
vie de l’âme, ce qu’elle appelle de tous ses vœux, je veux dire la
connaissance de son Bien-aimé et ses communications, ne lui est pas
plutôt accordé qu’elle se voit hors d’état de le recevoir sans qu’il lui
en coûte presque la vie. De fait, le martyre que causent parfois ces
visites de Dieu, ces ravissements, est d’une telle violence que les os
en sont disloqués et la nature tellement réduite à l’extrémité que, si
Dieu n’intervenait, ce serait la mort. C’est chose certaine, l’âme qui
en est là se croit réellement sur le point de se séparer de la chair et
de quitter son corps.
(Cantique spirituel)
