alchimie & mystique  - 068 -


Jean de la Croix (1542-1591) - 2 -


La nuit de l’esprit (première partie)


Chose déplorable ! On voit quantité de personnes, alors que leur âme demande ce calme, ce repos de la quiétude intérieure où elle se remplit de paix et se nourrit de Dieu, on les voit, dis-je, le troubler au contraire et le tirer au-dehors, pour l’obliger sans motif à recommencer le chemin parcouru, à laisser le terme où elle se repose, pour reprendre les moyens qui y conduisent. Un tel procédé ne fait que causer à l’âme des dégoûts et des répugnances très sensibles, parce qu’elle voudrait demeurer dans cette paix, dont elle ne s’explique pas la nature, mais où elle se sent au lieu qui lui convient. Telle une personne qui, après bien des fatigues, est arrivée au lieu de son repos, et qui s’afflige qu’on veuille la faire retourner au travail. Mais comme ces personnes ne pénètrent pas le mystère de ce nouvel état, elles se figurent qu’elles sont oisives et perdent leur temps. Aussi ne se laissent-elles pas en repos et s’obligent-elles à raisonner, à discourir.
Il faut apprendre à ceux-là à se tenir dans le repos, en amoureuse attention à Dieu, sans se soucier de l’imagination et de son opération. Ici les puissances se reposent et n’agissent plus; ou si parfois elles agissent, ce n’est ni par force ni par un raisonnement cherché, c’est en suavité d’amour et beaucoup plus sous la motion de Dieu que sous la poussée de l’habileté personnelle.
(La montée du Carmel)


Voici le signe le plus certain [de cet état] : l’attrait pour rester en solitude, en attention amoureuse à Dieu, sans considérations particulières, en paix intime, en quiétude, en repos, sans actes exercés au moyen de l’entendement, de la mémoire et de la volonté, du moins sans actes discursifs passant d’un objet à un autre, mais dans une connaissance, une attention générale et amoureuse, sans que l’intelligence se porte vers une chose en particulier.
(La montée du Carmel)


Il est vrai qu’au début cette attention amoureuse est peu perceptible, et cela pour deux motifs. Le premier est que tout d’abord cette connaissance amoureuse est très subtile, très délicate et presque imperceptible. Le second est que l’âme étant habituée à l’exercice de la méditation qui est totalement sensible, ne voit pas et sent fort peu cette action nouvelle, insensible parce qu’elle est purement spirituelle. Ceci se produit surtout quand l’âme, encore inexpérimentée, ne sait pas se mettre en repos et cherche quelque chose de plus sensible. Il arrive alors que cette paix intérieure et amoureuse a beau être abondante, on ne se met pas en état de la sentir et d’en jouir. Mais à mesure que l’âme saura se mettre en repos, la paix ira toujours croissant, et elle percevra davantage cette connaissance de Dieu générale et amoureuse, qui surpasse pour elle tout autre bien, parce que son effet propre est d’engendrer la paix, le repos, la saveur et la jouissance, sans aucun effort.
(La montée du Carmel)


Cette connaissance générale dont nous parlons est quelquefois si délicate et si subtile, surtout quand elle est très pure, très simple, très élevée, très spirituelle et très intérieure, que l’âme, même lorsqu’elle y est appliquée, ne la voit ni ne la sent. Ceci, encore une fois, se produit quand cette connaissance est en elle-même plus lumineuse, plus pure, plus simple et plus parfaite, c’est-à-dire lorsqu’elle investit l’âme avec plus de pureté et plus de dégagement de toutes les connaissances particulières, auxquelles l’entendement ou le sens pourrait s’attacher. C’est précisément parce que cette connaissance générale est dégagée de tout ce dont l’entendement et le sens sont capables, de tout ce qui fait l’objet de leur exercice ordinaire, que l’âme ne la sent pas, ses exercices accoutumés lui faisant alors défaut. De là vient que plus la connaissance est pure, élevée et simple, moins l’entendement la perçoit et plus elle lui paraît obscure. Au contraire, quand cette connaissance est moins pure et moins simple, elle semble à l’entendement plus claire et plus importante, parce qu’elle est revêtue, mêlée et enveloppée de formes intelligibles, qui sont plus palpables aux sens et à l’intelligence.
(La montée du Carmel)


Que l’homme spirituel apprenne à se tenir en amoureuse attention à Dieu et dans le repos de l’entendement, lorsqu’il ne peut méditer et bien qu’il lui semble ne rien faire. Qu’il persévère et il verra que peu à peu et très promptement la paix et la quiétude divines lui seront versées dans l’âme, avec d’admirables et sublimes connaissances de Dieu, tout imprégnées d’amour. Qu’il ne se mette donc nullement en peine de formes, d’imaginations, de méditations ou de quelque discours que ce soit; autrement il troublera son âme et il la fera sortir du contentement et de la paix dont elle jouit, pour l’occuper à ce qui ne lui apportera que dégoût. S’il lui vient quelque scrupule à la pensée qu’il ne fait rien, qu’il sache bien que ce n’est pas faire peu de chose que de pacifier son âme et de la mettre au repos, en l’affranchissant de tout effort et de tout désir.
(La montée du Carmel)