Jean de la Croix (1542-1591) - 2 -
La nuit de l’esprit (première partie)
Chose déplorable ! On voit quantité de personnes, alors que leur âme
demande ce calme, ce repos de la quiétude intérieure où elle se remplit
de paix et se nourrit de Dieu, on les voit, dis-je, le troubler au
contraire et le tirer au-dehors, pour l’obliger sans motif à recommencer
le chemin parcouru, à laisser le terme où elle se repose, pour reprendre
les moyens qui y conduisent. Un tel procédé ne fait que causer à l’âme
des dégoûts et des répugnances très sensibles, parce qu’elle voudrait
demeurer dans cette paix, dont elle ne s’explique pas la nature, mais où
elle se sent au lieu qui lui convient. Telle une personne qui, après
bien des fatigues, est arrivée au lieu de son repos, et qui s’afflige
qu’on veuille la faire retourner au travail. Mais comme ces personnes ne
pénètrent pas le mystère de ce nouvel état, elles se figurent qu’elles
sont oisives et perdent leur temps. Aussi ne se laissent-elles pas en
repos et s’obligent-elles à raisonner, à discourir.
Il faut apprendre à ceux-là à se tenir dans le repos, en amoureuse
attention à Dieu, sans se soucier de l’imagination et de son opération.
Ici les puissances se reposent et n’agissent plus; ou si parfois elles
agissent, ce n’est ni par force ni par un raisonnement cherché, c’est en
suavité d’amour et beaucoup plus sous la motion de Dieu que sous la
poussée de l’habileté personnelle.
(La montée du Carmel)
Voici le signe le plus certain [de cet état] : l’attrait pour rester
en solitude, en attention amoureuse à Dieu, sans considérations
particulières, en paix intime, en quiétude, en repos, sans actes exercés
au moyen de l’entendement, de la mémoire et de la volonté, du moins sans
actes discursifs passant d’un objet à un autre, mais dans une
connaissance, une attention générale et amoureuse, sans que
l’intelligence se porte vers une chose en particulier.
(La montée du Carmel)
Il est vrai qu’au début cette attention amoureuse est peu
perceptible, et cela pour deux motifs. Le premier est que tout d’abord
cette connaissance amoureuse est très subtile, très délicate et presque
imperceptible. Le second est que l’âme étant habituée à l’exercice de la
méditation qui est totalement sensible, ne voit pas et sent fort peu
cette action nouvelle, insensible parce qu’elle est purement
spirituelle. Ceci se produit surtout quand l’âme, encore inexpérimentée,
ne sait pas se mettre en repos et cherche quelque chose de plus
sensible. Il arrive alors que cette paix intérieure et amoureuse a beau
être abondante, on ne se met pas en état de la sentir et d’en jouir.
Mais à mesure que l’âme saura se mettre en repos, la paix ira toujours
croissant, et elle percevra davantage cette connaissance de Dieu
générale et amoureuse, qui surpasse pour elle tout autre bien, parce que
son effet propre est d’engendrer la paix, le repos, la saveur et la
jouissance, sans aucun effort.
(La montée du Carmel)
Cette connaissance générale dont nous parlons est quelquefois si
délicate et si subtile, surtout quand elle est très pure, très simple,
très élevée, très spirituelle et très intérieure, que l’âme, même
lorsqu’elle y est appliquée, ne la voit ni ne la sent. Ceci, encore une
fois, se produit quand cette connaissance est en elle-même plus
lumineuse, plus pure, plus simple et plus parfaite, c’est-à-dire
lorsqu’elle investit l’âme avec plus de pureté et plus de dégagement de
toutes les connaissances particulières, auxquelles l’entendement ou le
sens pourrait s’attacher. C’est précisément parce que cette connaissance
générale est dégagée de tout ce dont l’entendement et le sens sont
capables, de tout ce qui fait l’objet de leur exercice ordinaire, que
l’âme ne la sent pas, ses exercices accoutumés lui faisant alors défaut.
De là vient que plus la connaissance est pure, élevée et simple, moins
l’entendement la perçoit et plus elle lui paraît obscure. Au contraire,
quand cette connaissance est moins pure et moins simple, elle semble à
l’entendement plus claire et plus importante, parce qu’elle est revêtue,
mêlée et enveloppée de formes intelligibles, qui sont plus palpables aux
sens et à l’intelligence.
(La montée du Carmel)
Que l’homme spirituel apprenne à se tenir en amoureuse attention à
Dieu et dans le repos de l’entendement, lorsqu’il ne peut méditer et
bien qu’il lui semble ne rien faire. Qu’il persévère et il verra que peu
à peu et très promptement la paix et la quiétude divines lui seront
versées dans l’âme, avec d’admirables et sublimes connaissances de Dieu,
tout imprégnées d’amour. Qu’il ne se mette donc nullement en peine de
formes, d’imaginations, de méditations ou de quelque discours que ce
soit; autrement il troublera son âme et il la fera sortir du
contentement et de la paix dont elle jouit, pour l’occuper à ce qui ne
lui apportera que dégoût. S’il lui vient quelque scrupule à la pensée
qu’il ne fait rien, qu’il sache bien que ce n’est pas faire peu de chose
que de pacifier son âme et de la mettre au repos, en l’affranchissant de
tout effort et de tout désir.
(La montée du Carmel)
