Lin-Tsi
(IXe siècle)
Le vrai miracle, ce n’est pas de voler dans les airs ou de marcher
sur les eaux, c’est de marcher sur la terre.
Naguère, moi aussi, j’ai fait des recherches sur les textes canoniques
et sur les traités d’exégèse. Puis je m’aperçus que ce n’étaient que
drogues bonnes à soigner le monde, et discours de surface ; et d’un seul
coup je rejetai tout cela. Je me mis alors à m’informer de la vérité en
consultant les maîtres du Tchan, et je rencontrai enfin un grand maître
; et alors seulement je commençai à voir clair.
Je reconnus en lui un de ces vieux maîtres dignes d’être vénérés par
la Chine entière. Mais je sus que la connaissance du faux et du vrai ne
s’acquiert pas en naissant de sa maman. Il faut encore sonder les choses
en personne, s’affiner comme le minerai, se polir comme le miroir de
bronze. Puis un beau matin on s’éveille.
Vénérables, ne passez pas vos jours à la dérive ! Naguère, du temps où
je n’avais pas encore la vue, les ténèbres s’étendaient sur moi ; tout
était noir. Je ne pouvais cependant rester sans rien faire et, la fièvre
au ventre, le cœur oppressé, je courais partout m’informer du
Chemin.
Plus tard, je retrouvai mes forces ; et me voici enfin qui suis là à causer avec vous…
Je vous exhorte, adeptes, à ne pas vous soucier de vos vêtements et votre nourriture. Considérez qu’il est facile de vivre en ce monde mais difficile de rencontrer un bon maître. Partout vous avez entendu dire qu’il y avait un vieux gaillard, Lin-Tsi, et vous êtes venus m’interroger sur vos difficultés. L’enseignement ne saurait se faire par le langage ; c’est de tout mon corps que j’agis à votre égard, ainsi que vous l’avez éprouvé à vos dépens. Mais tout ce que j’obtiens, c’est que vous restiez là, frappés de stupeur, les yeux écarquillés, la bouche frappée d’immobilité, incapables de répondre à mes questions.
Gardez-vous de prendre le Bouddha pour un aboutissement suprême. Adeptes, il n’y a pas de Bouddha qui puisse être trouvé. Chercher le Bouddha, c’est perdre le Bouddha ; chercher le Chemin c’est perdre le Chemin ; chercher les patriarches, c’est perdre les patriarches. Mieux vaut être sans affaires et se mettre en repos.
Adeptes, il n’y a pas d’effort dans la loi du Bouddha. Le tout est de se tenir dans l’ordinaire, et sans affaires : chier et pisser, s’habiller et manger. Un ancien l’a dit : pour faire un effort extérieur, il n’y a que les sots.
Je vous le dis : il n’y a pas de Bouddha, il n’y a pas de Loi ; pas d’œuvres à cultiver, pas de fruits de ces œuvres à recueillir. Que cherchez-vous donc tant auprès d’autrui ? Aveugles qui vous mettez une tête sur la tête ! Qu’est-ce qui vous manque ? C’est vous, adeptes, vous-mêmes tels que vous êtes là, devant mes yeux, qui êtes le Bouddha et les Patriarches eux-mêmes ; mais vous n’y croyez pas, et vous cherchez au-dehors…
Ne vous y trompez pas, il n’y a pas de Loi au-dehors ; il n’y en a pas non plus qui puisse être obtenue au-dedans de vous-mêmes. Et gardez-vous de vous attacher à ces paroles que je vous dis là : mettez-vous plutôt au repos, restez sans affaires. Pas tant d’histoires : il suffit d’être ordinaire. Habillez-vous, mangez votre riz ; passez le temps sans affaires. Vous venez à moi de partout avec l’idée de chercher le Bouddha, de chercher la Loi, de chercher la délivrance, la sortie du triple monde. Sortir du triple monde, imbéciles ! Pour aller où ?
(Lin-Tsi)
