De l’invention du parfait Magistère
Philalèthe, au chapitre onze de l’Entrée ouverte au palais fermé du Roi, s'interroge : comment une telle discipline a-t-elle bien pu être mise au point ?
Il faut bien sûr entendre l'exposé de Philalèthe cum grano salis.
Malgré tout, il reconnaît dans sa préface s'être montré charitable :
Jamais personne n’a parlé de cet art aussi clairement que moi.
Certes, ma plume a hésité souvent à tout écrire, désireux que j’étais de
cacher la vérité sous un masque jaloux.
Mais Dieu me contraignait, et je n’ai pu lui résister.
Lui seul connaît les cœurs, à Lui seul revient la gloire dans le cycle
du Temps.
(préface à L’Entrée ouverte au palais fermé du Roi)
« Eyrenée Philalèthe, vivante énigme, de qui l’écrit majeur demeure la perfection même, parmi les traités classiques des siècles écoulés, tant dans sa forme littéraire, que par sa valeur didactique. » (Canseliet)
Voici la façon dont les Sages d’autrefois, qui ont acquis la
connaissance de cette science sans le secours des livres, ont été amenés
à la posséder, avec la permission de Dieu.
En effet je n’arrive pas à me persuader qu’aucun l’ait eue par une
révélation immédiate, sauf peut-être Salomon, question que je préfère ne
pas trancher.
Il l’a peut-être acquise par révélation : il avait seulement demandé la
Sagesse, mais Dieu lui accorda en plus la connaissance de cette science,
pour qu’avec la Sagesse il possédât richesse et paix.
Mais rien n’empêche non plus qu’il ait obtenu cette science grâce à sa
recherche. Personne de bon sens, en effet, n’oserait affirmer que celui
qui a sondé la nature des plantes et des arbres (depuis le cèdre du
Liban jusqu’à l’hysope et la pariétaire) a dédaigné les minéraux, dont
l’étude n’est pas moins agréable et profitable.
Mais pour revenir à notre sujet, je dis qu’il y a lieu de croire que
les premiers Adeptes (parmi lesquels je place Hermès) à avoir possédé le
Magistère, puisque les livres leur faisaient défaut, n’ont pas recherché
dès l’abord la perfection plus que parfaite, mais qu’ils se sont
contentés de pousser et d’élever les métaux imparfaits vers la dignité
royale de l’Or.
Et comme ils se sont rendu compte que tous les corps métalliques avaient
une origine mercurielle, et que le Mercure était tout à fait semblable,
quant au poids et à l’homogénéité, au plus parfait des métaux (qui est
l’Or), ils se sont efforcés d’amener ce Mercure, par la cuisson, à la
maturité de l’Or.
Mais aucun feu ne leur permit d’y parvenir.
C’est pourquoi ils pensèrent que, pour obtenir le feu nécessaire à la
réussite, la chaleur extérieure devait à tout le moins être accompagnée
d’une chaleur interne.
Ils ont donc recherché cette chaleur en plusieurs choses.
D’abord, ils tirèrent de minéraux inférieurs, par distillation, des eaux
extrêmement chaudes, avec lesquelles ils corrodèrent le Mercure.
Mais quelque artifice qu’ils aient employé, ils ne purent par cette voie
faire que le Mercure changeât ses qualités intrinsèques, parce que
toutes ces eaux corrosives n’étaient au fond que des agents extérieurs,
tout comme était le feu, quoique différemment.
Et ces menstrues (comme ils les appelaient) ne restaient pas avec le
corps dissous.
[…] Les sages se rendirent compte, finalement, que dans le Mercure il
y avait des crudités aqueuses et des impuretés terreuses qui,
profondément incrustées, empêchaient qu’il fût digéré, et qui ne
pouvaient être éliminées qu’en renversant tout le composé.
Ils en conclurent, dis-je, qu’ils parviendraient à rendre fixe le
Mercure dès qu’ils pourraient le débarrasser de ces scories.
Ce Mercure contient, en effet, un Soufre fermentatif, dont le plus petit
grain suffirait à coaguler le corps du Mercure tout entier, pourvu qu’on
lui ôtât ses impuretés et ses crudités.
Ils essayèrent donc différentes méthodes de purgation, mais en vain,
parce que cette opération demande une destruction puis une régénération,
et pour cela un autre agent est nécessaire.
Ils apprirent enfin que le Mercure avait été destiné à devenir un
métal dans les entrailles de la terre, et que pour y parvenir il
conservait un mouvement continuel aussi longtemps que le lieu et les
autres caractères extérieurs demeuraient bien disposés.
Mais s’il se produisait quelque dérangement, ce fruit encore vert
tombait de lui-même, de telle sorte que, privé de mouvement, il semblât
privé de vie.
Et il est impossible de revenir immédiatement du manque à la
possession.
C’est un Soufre passif qui se trouve dans le Mercure, alors qu’il
aurait dû être actif.
Il faut donc y introduire une autre vie, de même nature, qui réveille la
vie latente du Mercure : et ainsi la vie reçoit la vie.
Le Mercure est alors radicalement transformé, et il rejette spontanément
de son Centre les impuretés et les scories (nous en avons suffisamment
parlé dans les chapitres précédents).
Or cette vie ne se trouve que dans le Soufre métallique, que les Mages
ont recherché en Vénus et dans des substances semblables, mais en
vain.
Enfin ils s’intéressèrent à un enfant de Saturne, et expérimentèrent
son action sur l’Or ; et comme il avait la force de débarrasser l’Or mûr
de ses impuretés, ils furent amenés par l’argument du plus au moins à
croire qu’il aurait le même effet sur le Mercure.
Mais l’expérience leur a montré que cet enfant de Saturne avait lui-même
ses propres scories, qu’il conservait.
Alors ils se souvinrent de la maxime bien connue : sois pur, toi qui
veux purifier autrui.
Ils furent convaincus qu’il était impossible, malgré leurs efforts, de
purger le Mercure, parce qu’il ne contenait aucun Soufre
métallique.
Mais il renfermait cependant en abondance le sel le plus pur de la
nature.
Ils comprirent donc qu’il n’y avait dans le Mercure que très peu de
Soufre, et qu’il était seulement passif.
Ils ne trouvèrent pas de Soufre actuel dans cette postérité de Saturne,
mais seulement du Soufre en puissance.
C’est pourquoi cette postérité de Saturne a fait alliance avec un Soufre
Arsenical brûlant, sans lequel elle devient folle et ne peut subsister
sous une forme coagulée.
Et elle est si stupide qu’elle préfère cohabiter avec cet ennemi, qui la
tient étroitement emprisonnée, et ainsi se prostituer, plutôt que de
renoncer à lui et d’apparaître sous une forme Mercurielle.
Alors, cherchant plus loin ce Soufre actif, les mages le trouvèrent
profondément caché dans la maison d’Ariès.
L’enfant de Saturne l’a accueilli avec avidité, étant une matière
métallique très pure, très tendre et très proche du premier être des
métaux.
Il est complètement dépourvu de Soufre actuel, mais capable de recevoir
le Soufre.
C’est pourquoi l’enfant de Saturne l’attire à lui comme un aimant,
l’absorbe et le cache dans ses entrailles.
[…] Alors les Mages se sont réjouis, voyant qu’ils n’avaient pas
seulement trouvé le Soufre, mais qu’il était même tout préparé.
Ils tentèrent donc de s’en servir pour purger le Mercure, mais sans
succès, parce qu’il y avait encore, absorbée dans cet enfant de Saturne,
une malignité arsénicale mêlée à ce Soufre.
Et bien qu’il n’y en eût que très peu, eu égard à la grande quantité que
le Soufre en détenait dans sa nature minérale, elle empêchait cependant
l’union de ce Soufre avec le Mercure.
C’est pourquoi ils essayèrent de tempérer cette malignité de l’air par
les colombes de Diane, et ils y réussirent.
Alors ils ont mêlé la Vie avec la Vie, ils ont humecté la sèche par
l’humide, aiguisé la passive par l’active, et vivifié la morte par la
vive.
Ainsi le ciel a-t-il été nuageux pour un temps ; mais après des pluies
abondantes, il a retrouvé sa sérénité.
De là sortit un Mercure Hermaphrodite.
Ils le mirent sur le feu et le coagulèrent en peu de temps.
Et dans sa coagulation ils trouvèrent le Soleil et la Lune très
purs.
Enfin ces sages, rentrant en eux-mêmes, remarquèrent que le Mercure
ainsi purifié et non encore coagulé, n’était pas encore un métal, mais
qu’il était assez volatil.
Il ne laissait dans sa distillation aucun dépôt au fond du
vaisseau.
C’est pourquoi ils l’ont appelé leur Soleil qui n’est pas mûr, et leur
Lune vive.
Ils considérèrent également que, puisqu’il était le premier être de
l’Or, mais encore volatil, il pourrait devenir le champ où le Soleil,
une fois semé, s’augmenterait et multiplierait en vertu.
C’est pourquoi ils y mirent le Soleil ; et à leur grand étonnement, ce
qui dans le Mercure était fixe devint volatil, le corps dur se ramollit,
et ce qui était coagulé se trouva dissous, à la surprise de la Nature
elle-même.
C’est ce qui les porta à marier ces deux corps.
Ils les enfermèrent dans un verre qu’ils mirent sur le feu, et menèrent
l’ouvrage, comme la Nature l’exigeait, pendant une longue période.
Ainsi fut vivifié le mort et mourut le vivant, le corps se putréfia,
l’esprit s’éleva glorieux, et l’âme fut exaltée en une quintessence,
médecine souveraine pour les animaux, les métaux et les végétaux.

