alchimie & mystique  - 151 -


Péché originel

Sic malum crevit unicum in omne malum
(Ainsi la pomme unique a crû pour le malheur de tous)


… puisque la racine de tout mal était biologique, et indépendante de toute transformation sociale imaginable.
(Houellebecq)


Par un seul homme, le péché est entré dans le monde, et par le péché, la mort.
Et la mort a atteint tous les hommes, puisque tous ont péché.
(Romains 5 12)


Comme y ont constamment insisté tous les interprètes de la Philosophia Perennis, la conscience obsédante qu’a l’homme d’être – et d’insister sur ce qu’il est – un moi distinct, est l’obstacle final et le plus formidable à la connaissance unitive de Dieu.
Être un moi, c’est, pour eux, le péché originel, et mourir à son moi, par le sentiment, la volonté et l’intellect, est la vertu finale qui inclut toutes les autres.
(Huxley)


Rien ne brûle, en enfer, que le moi.
(Theologia Germanica)


Le mot « amour propre » est imprimé [dans le texte] sans trait d’union car il désigne l’amour effréné de soi (amor proprius) et n’a pas le sens moderne de « susceptibilité ».
(Philippe Sellier)


Si la maladie humaine est de se couper de son origine en se posant en origine de soi, nulle guérison ne peut venir de soi ; je ne peux donc rien pour moi. Ma seule guérison est de me confier entièrement à ma véritable origine.
La seule voie est donc de retirer le moi de sa position d’origine.
Et de nous ouvrir à une autre origine : la grâce.
Il s’agit de laisser la grâce nous rendre parfaits.
Il s’agit de laisser Dieu, de nouveau, nous créer à son image et à sa ressemblance.
(Denis Marquet)


La vie païenne, c’est de suivre sa propre volonté, la vie chrétienne, c’est de suivre celle de Dieu.
(Pierre Nicole – Essais de morale)


Qu’est‑ce donc que nous crie cette avidité et cette impuissance, sinon qu’il y a eu autrefois dans l’homme un véritable bonheur, dont il ne lui reste maintenant que la marque et la trace toute vide, et qu’il essaie inutilement de remplir de tout ce qui l’environne, recherchant des choses absentes le secours qu’il n’obtient pas des présentes, mais qui en sont toutes incapables, parce que ce gouffre infini ne peut être rempli que par un objet infini et immuable, c’est‑à‑dire que par Dieu même.
(Blaise Pascal)


Car enfin, si l’homme n’avait jamais été corrompu, il jouirait dans son innocence et de la vérité et de la félicité avec assurance.
Et si l’homme n’avait jamais été que corrompu, il n’aurait aucune idée ni de la vérité ni de la béatitude.
Mais, malheureux que nous sommes, et plus que s’il n’y avait point de grandeur dans notre condition, nous avons une idée du bonheur, et ne pouvons y arriver ; nous sentons une image de la vérité, et ne possédons que le mensonge : incapables d’ignorer absolument et de savoir certainement, tant il est manifeste que nous avons été dans un degré de perfection dont nous sommes malheureusement déchus !
Chose étonnante, cependant, que le mystère le plus éloigné de notre connaissance, qui est celui de la transmission du péché, soit une chose sans laquelle nous ne pouvons avoir aucune connaissance de nous-mêmes.
Car il est sans doute qu’il n’y a rien qui choque plus notre raison que de dire que le péché du premier homme ait rendu coupables ceux qui, étant si éloignés de cette source, semblent incapables d’y participer. Cet écoulement ne nous paraît pas seulement impossible, il nous semble même très injuste ; car qu’y a-t-il de plus contraire aux règles de notre misérable justice que de damner éternellement un enfant incapable de volonté, pour un péché auquel il paraît avoir si peu de part, qu’il est commis six mille ans avant qu’il fût en être ?
Certainement rien ne nous heurte plus rudement que cette doctrine ; et cependant, sans ce mystère, le plus incompréhensible de tous, nous sommes incompréhensibles à nous-mêmes. Le nœud de notre condition prend ses replis et ses tours dans cet abîme ; de sorte que l’homme est plus inconcevable sans ce mystère que ce mystère n’est inconcevable à l’homme.
(Blaise Pascal)


Prosopopée de la Sagesse [Pascal fait parler la Sagesse] :  

J’ai créé l’homme saint, innocent, parfait. Je l’ai rempli de lumière et d’intelligence. Je lui ai communiqué ma gloire et mes merveilles. L’œil de l’homme voyait alors la majesté de Dieu. Il n’était pas alors dans les ténèbres qui l’aveuglent, ni dans la mortalité et dans les misères qui l’affligent.
Mais il n’a pu soutenir tant de gloire sans tomber dans la présomption, il a voulu se rendre centre de lui-même et indépendant de mon secours. Il s’est soustrait de ma domination et, s’égalant à moi par le désir de trouver sa félicité en lui-même, je l’ai abandonné à lui, et révoltant les créatures qui lui étaient soumises je les lui ai rendues ennemies, en sorte qu’aujourd’hui l’homme est devenu semblable aux bêtes et dans un tel éloignement de moi qu’à peine lui reste-t-il une lumière confuse de son auteur, tant toutes ses connaissances ont été éteintes ou troublées.
Les sens indépendants de la raison et souvent maîtres de la raison l’ont emporté à la recherche des plaisirs.
Toutes les créatures ou l’affligent ou le tentent, et dominent sur lui ou en le soumettant par leur force ou en le charmant par leur douceur, ce qui est une domination plus terrible et plus injurieuse.
Voilà l’état où les hommes sont aujourd’hui.
Il leur reste quelque instinct impuissant du bonheur de leur première nature, et ils sont plongés dans les misères de leur aveuglement et de leur concupiscence qui est devenue leur seconde nature.
(Blaise Pascal)