Aldous Huxley (1894-1963)
J’avais pris ma pilule [de mescaline] à onze heures. Une heure et
demie plus tard, j’étais assis dans mon cabinet de travail, contemplant
attentivement un petit vase en verre. Le vase ne renfermait que trois
fleurs. Fortuit et provisoire, le petit bouquet violait toutes les
règles du bon goût traditionnel. Au déjeuner, ce matin-là, j’avais été
frappé de la dissonance vive de ses couleurs.
Mais la question n’était plus là. Je ne regardais plus, à présent, une
disposition insolite de fleurs. Je voyais ce qu’Adam avait vu le matin
de sa création – le miracle, d’instant en instant, de l’existence dans
sa nudité.
Istigkeit – n’était-ce pas là le mot dont maître Eckhart aimait à se
servir ? Le fait d’être. L’Être de la philosophie platonicienne, – sauf
que Platon semble avoir commis l’erreur énorme et grotesque de séparer
l’Être du devenir, et de l’identifier avec l’abstraction mathématique de
l’idée. Jamais il n’avait pu voir, le pauvre, un bouquet de fleurs
brillant de leur propre lumière intérieure, et quasi frémissantes sous
la pression de la signification dont elles étaient chargées.
Je continuai à regarder les fleurs, et dans leur lumière vivante, il me
sembla déceler l’équivalent qualitatif d’une respiration – mais d’une
respiration sans retours à un point de départ, sans reflux récurrents,
mais seulement une coulée répétée d’une beauté à une beauté rehaussée,
d’une profondeur de signification à une autre, toujours de plus en plus
intense. Des mots tels que Grâce et que Transfiguration me vinrent à
l’esprit.
À ce stade de l’expérience, on me tendit une grande reproduction en
couleurs d’un portrait bien connu de Cézanne par lui-même – la tête et
les épaules d’un homme coiffé d’un large chapeau de paille, aux joues
rouges, aux lèvres rouges, aux abondants favoris noirs, à l’œil sombre
et peu amical. C’est un tableau magnifique.
Mais ce n’est pas en tant que tableau que je le voyais à présent. Je me
mis à rire. Et quand on me demanda pourquoi : « Quelle prétention ! »
répétai-je constamment. « Pour qui diable se prend-il ? » Cette
interrogation ne s’adressait pas à Cézanne en particulier, mais à
l’espèce humaine en général. Pour qui donc se prenaient-ils tous ?
Le christianisme et la mescaline semblent compatibles. Cela a été
démontré par de nombreuses tribus indiennes, depuis le Texas jusqu’à une
région aussi septentrionale que le Wisconsin. Parmi ces tribus, on
trouve des groupes affiliés à l’Église américaine autochtone, secte dont
le rite principal est une sorte d’Agape des premiers chrétiens, ou
Festival d’Amour, où des tranches de peyotl remplacent le pain et le vin
sacramentels. Ces Américains autochtones considèrent le cactus comme le
don spécial de Dieu aux Indiens, et en identifient les effets à
l’opération de l’Esprit divin.
L’expérience de la mescaline est ce que les théologiens catholiques
appellent une « grâce gratuite », non nécessaire au salut, mais utile en
puissance, et qu’il faut accepter avec gratitude, si elle devient
disponible.
(Aldous Huxley - Les portes de la perception)
