alchimie & mystique  - 128 -


Aldous Huxley (1894-1963)


J’avais pris ma pilule [de mescaline] à onze heures. Une heure et demie plus tard, j’étais assis dans mon cabinet de travail, contemplant attentivement un petit vase en verre. Le vase ne renfermait que trois fleurs. Fortuit et provisoire, le petit bouquet violait toutes les règles du bon goût traditionnel. Au déjeuner, ce matin-là, j’avais été frappé de la dissonance vive de ses couleurs.
Mais la question n’était plus là. Je ne regardais plus, à présent, une disposition insolite de fleurs. Je voyais ce qu’Adam avait vu le matin de sa création – le miracle, d’instant en instant, de l’existence dans sa nudité.
Istigkeit – n’était-ce pas là le mot dont maître Eckhart aimait à se servir ? Le fait d’être. L’Être de la philosophie platonicienne, – sauf que Platon semble avoir commis l’erreur énorme et grotesque de séparer l’Être du devenir, et de l’identifier avec l’abstraction mathématique de l’idée. Jamais il n’avait pu voir, le pauvre, un bouquet de fleurs brillant de leur propre lumière intérieure, et quasi frémissantes sous la pression de la signification dont elles étaient chargées.
Je continuai à regarder les fleurs, et dans leur lumière vivante, il me sembla déceler l’équivalent qualitatif d’une respiration – mais d’une respiration sans retours à un point de départ, sans reflux récurrents, mais seulement une coulée répétée d’une beauté à une beauté rehaussée, d’une profondeur de signification à une autre, toujours de plus en plus intense. Des mots tels que Grâce et que Transfiguration me vinrent à l’esprit.

À ce stade de l’expérience, on me tendit une grande reproduction en couleurs d’un portrait bien connu de Cézanne par lui-même – la tête et les épaules d’un homme coiffé d’un large chapeau de paille, aux joues rouges, aux lèvres rouges, aux abondants favoris noirs, à l’œil sombre et peu amical. C’est un tableau magnifique.
Mais ce n’est pas en tant que tableau que je le voyais à présent. Je me mis à rire. Et quand on me demanda pourquoi : « Quelle prétention ! » répétai-je constamment. « Pour qui diable se prend-il ? » Cette interrogation ne s’adressait pas à Cézanne en particulier, mais à l’espèce humaine en général. Pour qui donc se prenaient-ils tous ?

Le christianisme et la mescaline semblent compatibles. Cela a été démontré par de nombreuses tribus indiennes, depuis le Texas jusqu’à une région aussi septentrionale que le Wisconsin. Parmi ces tribus, on trouve des groupes affiliés à l’Église américaine autochtone, secte dont le rite principal est une sorte d’Agape des premiers chrétiens, ou Festival d’Amour, où des tranches de peyotl remplacent le pain et le vin sacramentels. Ces Américains autochtones considèrent le cactus comme le don spécial de Dieu aux Indiens, et en identifient les effets à l’opération de l’Esprit divin.
L’expérience de la mescaline est ce que les théologiens catholiques appellent une « grâce gratuite », non nécessaire au salut, mais utile en puissance, et qu’il faut accepter avec gratitude, si elle devient disponible.

(Aldous Huxley - Les portes de la perception)