Bruno de Lansac
Bruno de Lansac - traduction (de l'italien) et commentaires de :
Marc-Antonio Crassellame - La Lumière sortant par soi-même des ténèbres (1693).
Lettre du traducteur à un de ses amis.
Me voici, Monsieur, puisque vous l’avez voulu, rangé dans la
catégorie chimique, et pour marque de mon obéissance je vous envoie la
traduction que vous avez tant souhaitée.
À dire vrai, je n’en attends pas un fort grand fruit, connaissant le
goût du siècle comme je fais, et je suis fort sûr qu’on aimerait
beaucoup mieux voir des traités de philosophie selon Descartes que selon
Hermès. Le premier est à la mode et a toutes les grâces de la nouveauté,
au lieu que le dernier est si vieux et si usé qu’à peine son nom est-il
connu au monde.
L’un ne propose que des choses faciles à démontrer, en se tenant à la
seule superficie des corps, l’autre plus abstrait ne s’attache qu’à
l’essence intérieure des choses ; enfin, l’un se renfermant dans la
mécanique, ne donne aux choses qu’une vertu de machine, et prétend que
le mouvement, de lui-même indifférent, ne produit des choses diverses
qu’à raison des diverses configurations des corps qu’il meut. Au lieu
que l’autre, tout intellectuel, admet une âme universelle du monde,
agissante, intelligente et informante.
Parlez, je vous prie, à un cartésien de centre, de feu de nature, de
vertu séminale, d’un esprit directeur et architectonique en chaque
mixte, de qualités élémentaires, etc. : il ne manquera pas de traiter
vos discours de galimatias, et vous de visionnaire, et pour peu que vous
le pressiez, il vous logera bientôt de son autorité aux Petites
Maisons.
Mais, me direz-vous, ce n’est pas pour eux qu’on écrit, c’est pour ceux
qui sont dans nos mêmes principes. Je le veux, mais si vous en ôtez les
chimistes vulgaires qui, ne consultant que leur avidité, aiment mieux un
tas de fausses recettes que les meilleurs livres du monde, vous verrez
qu’il en restera fort peu de ceux qui songent plutôt à devenir
philosophes, qu’à devenir possesseurs de la Pierre philosophale.
Mais vous me direz encore qu’il ne faut pas s’arrêter à tout cela, qu’il
faut écrire pour l’honneur de la science seulement, pour empêcher qu’on
ne l’opprime, et pour convaincre enfin les hommes de son
excellence.
Ah ! Monsieur, défaites-vous de cette pensée et comptez qu’une
expérience de transmutation convertira plus de gens à la foi hermétique
que tous les plus beaux raisonnements que vous pourriez faire.
Cette nation demande des signes, et nous sommes dans un temps où l’on
veut aller au fait, sans se mettre beaucoup en peine du reste.
Mais sans examiner toutes les raisons que j’aurais eues de garder le
silence, il me suffit de vous avoir obéi, et je serai trop bien payé de
ma peine, si vous êtes content.
(Bruno de Lansac)
