André Frossard (1915-1995)
En 1969, André Frossard publie : Dieu existe, je L’ai rencontré.
Il raconte dans ce livre sa conversion, en 1935, à l’âge de 20 ans.
En entrant à 5h10 dans une chapelle du Quartier Latin de Paris pour rencontrer un ami, j’en suis sorti cinq minutes plus tard en compagnie d’une amitié qui n’était pas de ce monde.
En entrant j’étais sceptique et athée, mais plus encore indifférent
et préoccupé par bien d’autres choses que par un Dieu que je ne
cherchais même plus à nier… Debout près de la porte, je cherche des yeux
mon ami et je ne parviens pas à le reconnaître parmi les formes
agenouillées qui me précèdent. Mon regard passe de l’ombre à la lumière,
revient sur l’assistance sans ramener aucune pensée, va des fidèles aux
religieuses immobiles, des religieuses à l’autel, puis, je ne sais
pourquoi, se fixe sur le deuxième cierge qui brûle à gauche de la croix.
Non pas le premier, ni le troisième, le deuxième. Et c’est alors que se
déclenche, brusquement, la série de prodiges dont l’inexorable violence
va démanteler en un instant l’être absurde que je suis et faire venir au
jour, ébloui, l’enfant que je n’ai jamais été.
Tout d’abord, ces mots vie spirituelle me sont suggérés. Ils ne
me sont pas dits, je ne les forme pas moi-même, je les entends comme
s’ils étaient prononcés près de moi à voix basse par une personne qui
verrait ce que je ne vois pas encore.
La dernière syllabe de ce prélude murmuré atteint à peine en moi la rive
du conscient que commence l’avalanche à rebours. Je ne dis pas que le
ciel s’ouvre ; il ne s’ouvre pas, il s’élance, il s’élève soudain,
fulguration silencieuse, de cette insoupçonnable chapelle dans laquelle
il se trouvait mystérieusement inclus. C’est un cristal indestructible,
d’une transparence infinie, d’une luminosité presque insoutenable (un
degré de plus m’anéantirait) et plutôt bleue, un monde, un
autre monde d’un éclat et d’une densité qui renvoient le nôtre aux
ombres fragiles des rêves inachevés. Il est la réalité, il est la
vérité, je la vois du rivage obscur où je suis encore retenu.
Il y a un ordre dans l’univers, et à son sommet, par-delà ce voile de
brume resplendissante, l’évidence de Dieu, l’évidence faite présence et
l’évidence faite personne de celui-là même que j’aurais nié un instant
auparavant, que les chrétiens appellent notre père, et de qui
j’apprends qu’il est doux, d’une douceur à nulle autre pareille, qui
n’est pas la qualité passive que l’on désigne parfois sous ce nom, mais
une douceur active, brisante, surpassant toute violence, capable de
faire éclater la pierre la plus dure et, plus dur que la pierre, le cœur
humain.
Son irruption déferlante, plénière, s’accompagne d’une joie qui n’est
autre que l’exultation du sauvé, la joie du naufragé recueilli à temps,
avec cette différence toutefois que c’est au moment où je suis hissé
vers le salut que je prends conscience de la boue dans laquelle j’étais
sans le savoir englouti, et je me demande, me voyant par elle encore
saisi à mi-corps, comment j’ai pu y vivre, et y respirer.
Dieu était, et même il était là, révélé et masqué par cette délégation
de lumière qui sans discours ni figures donnait tout à comprendre et
tout à aimer. Je vois bien ce que de telles allégations peuvent avoir
d’exorbitant, mais qu’y puis-je, si le christianisme est vrai, s’il y a
une vérité, si cette vérité est une personne, qui veut bien n’être pas
inconnaissable ?
Le miracle dura un mois. Chaque matin, je retrouvais avec ravissement
cette lumière qui faisait pâlir le jour, cette douceur que je
n’oublierai jamais, et qui est tout mon savoir théologique. Cependant,
lumière et douceur perdaient tous les jours un peu de leur intensité.
Finalement, elles disparurent sans que pour autant je fusse rendu à la
solitude. La vérité me serait donnée autrement, j’aurais à chercher
après avoir trouvé.
Un père du Saint-Esprit entreprit de me préparer au baptême en
m’instruisant de la religion. Ce qu’il me dit de la doctrine chrétienne,
je l’attendais et je le reçus avec joie ; l’enseignement de l’Eglise
était vrai jusqu’à la dernière virgule, et j’en prenais acte à chaque
ligne avec un redoublement d’acclamations, comme on salue un coup au
but.
Une seule chose me surprit : l’eucharistie, non qu’elle me parût
incroyable ; mais que la charité divine eût trouvé ce moyen inouï de se
communiquer m’émerveillait, et surtout qu’elle eût choisi, pour le
faire, le pain qui est l’aliment du pauvre et la nourriture préférée des
enfants. De tous les dons éparpillés devant moi par le christianisme,
celui-là était le plus beau.
(André Frossard - Dieu existe, je L’ai rencontré)
En 1976, il revient sur sa conversion dans un nouveau livre : Il y a un autre monde.
En quittant la chapelle, je savais quatre choses, et c’est peu dire,
je voyais quatre évidences qui n’ont pas fini de m’étonner :
— il y a un autre monde ;
— Dieu est une personne ;
— nous sommes paradoxalement sauvés et à sauver ;
— l’Église est d’institution divine.
(André Frossard - Il y a un autre monde)
André Frossard, lors d’un échange avec un scientifique bien suffisant, rétorqua :
« Pour moi, Dieu existe, et le reste n’est qu’hypothèse. »
