alchimie & mystique  - 092 -


Contre la Gnose


Il existe une unité de la gnose, telle qu’elle est apparue dans l’Empire romain entre le Ier et le IIIe siècle. Au travers de Valentin, Marcion, Mani et bien d’autres, on trouve, malgré d’innombrables variantes, un corps de doctrine homogène, dont nous récapitulons les principaux axes :
— le monde est radicalement mauvais ;
— l’esprit détient une supériorité absolue sur la matière ;
— Dieu (quand il est reconnu comme tel, ce qui n’est pas toujours le cas) n’a pas créé le monde lui-même, ce qui conduit à élaborer une métaphysique complexe dont l’effet est de multiplier les intermédiaires entre le Premier principe et le monde, voire à poser un Principe du mal autonome ;
— l’homme peut sauver son âme (mais pas son corps) par la connaissance (gnose). Cette connaissance n’est pas à la portée de tous ; elle suppose une initiation ;
— la Loi de Moïse est, en tout ou en partie, tenue pour mauvaise, d’où résulte un rapport équivoque à la morale oscillant entre l’ascétisme radical (encratisme) et ce que nous appelons l’anomie, ou bien licence.

(Roland Hureaux)


Il n’est pas de doctrine qui ait exercé plus de ravages dans la piété chrétienne que le dualisme platonicien, qui conçoit l’homme comme un esprit (ou une « âme ») emprisonné dans la matière, naturellement immortel et aspirant à une existence supramatérielle, dont l’Église communauté historique ne constitue qu’un pâle reflet.
Ni l’incarnation, ni la résurrection des morts, ni la communauté réelle que Jésus a fondée sur terre, ni la matérialité de la communion eucharistique ne présentent alors d’intérêt religieux véritable : la révélation de Dieu ne s’adresse au fond qu’à l’esprit, à l’intelligence, à l’imagination, au sentiment, c’est-à-dire à quelques fonctions permanentes qui ne disparaîtraient pas avec la mort, mais constitueraient les attributs de l’être immatériel.
Dans une telle perspective anthropologique, toute piété devient inéluctablement un subjectivisme.

Ce n’est que l’homme tout entier qui peut recevoir la grâce et non telle ou telle partie du composé humain : son imagination, son âme ou son corps, pris séparément.
Depuis Macaire d’Égypte et jusqu’à Séraphin de Sarov, les mystiques de l’Orient chrétien ont affirmé que la communion à Dieu englobe le composé humain tout entier, que la lumière divine jaillit parfois dans le corps même de l’homme déifié, que cette lumière est une anticipation de la résurrection du dernier jour.
N’est-ce là que matérialisme grossier, incapable de s’élever jusqu’aux catégories spirituelles ? Bien au contraire. Le « matérialisme » des hésychastes est intrinsèquement lié à l’affirmation biblique de la transcendance de Dieu : Dieu n’est pas seulement au-dessus de la matière, il est au-dessus de l’intelligence.
L’intelligence créée n’est pas plus proche de Lui que la matière : l’une et l’autre sont également infimes en face de sa Majesté et de sa Toute-Puissance et, inversement, Dieu peut se révéler – s’il le désire – aux yeux corporels, aussi facilement qu’à l’intellect.
Pourquoi limiter le domaine de la grâce par les catégories du spiritualisme platonicien ?

(Jean Meyendorff)


Or, nous savons que, jusqu’à ce jour, la création tout entière soupire et souffre les douleurs de l’enfantement.
(Paul - Romains 8 22)

Les commentateurs de la Bible de Jérusalem ont bien traduit l’originalité du message :  

« La philosophie grecque voulait libérer l’esprit de la matière considérée comme mauvaise ; le christianisme libère la matière elle-même ».


Bellini - L’extase de saint François (XVe)