Mircea Eliade (1907-1986)
Extrait de l'Avant-propos à Forgerons et Alchimistes (janvier 1956)
L’alchimie ne fut pas à l’origine une science empirique, une chimie
embryonnaire ; elle ne l’est devenue que plus tard, lorsque son univers
mental propre eut perdu, pour la plupart des expérimentateurs, sa
validité et sa raison d’être.
L’histoire des sciences ne reconnaît pas de rupture absolue entre
l’alchimie et la chimie : l’une comme l’autre travaillent sur les mêmes
substances minérales, utilisent les mêmes appareils et, généralement, se
livrent aux mêmes expériences.
Dans la mesure où l’on reconnaît la validité des recherches sur
l’« origine » des techniques et des sciences, la perspective de
l’historien de la chimie est parfaitement défendable : la chimie est née
de l’alchimie ; plus exactement : elle est née de la décomposition de
l’idéologie alchimique.
Mais dans le champ de vision d’une histoire de l’esprit, le processus se
présente autrement : l’alchimie se posait en science sacrée, tandis que
la chimie s’est constituée après avoir vidé les Substances de leur
sacralité. Or, il existe nécessairement une solution de continuité entre
le plan du sacré et le plan de l’expérience profane.
Il y a une distance incommensurable entre celui qui participe
religieusement au mystère sacré d’une liturgie et celui qui jouit en
esthète de sa beauté spectaculaire et de la musique qui
l’accompagne.
Assurément les opérations alchimiques n’étaient pas symboliques :
c’étaient des opérations matérielles, pratiquées dans des laboratoires,
mais elles poursuivaient une autre fin que la chimie.
Le chimiste pratique l’observation exacte des phénomènes
physico-chimiques et des expériences systématiques, afin de pénétrer la
structure de la matière.
L’alchimiste, lui, s’attache à la « passion », à la « mort » et au
« mariage » des substances, en tant qu’ordonnés à la transmutation de la
Matière (la Pierre philosophale) et de la vie humaine (Elixir Vitæ).
Du point de vue de l’alchimiste, la chimie était une « chute », du
fait même qu’elle était la sécularisation d’une science sacrée. Ce n’est
pas là entreprendre une apologie paradoxale de l’alchimie : c’est se
conformer aux plus élémentaires méthodes de l’histoire de la culture, et
rien de plus.
Il n’y a qu’un moyen de comprendre un phénomène culturel étranger à
notre conjoncture idéologique actuelle, c’est d’en découvrir le
« centre » et s’y installer, pour accéder, de là, à toutes les valeurs
qu’il commande. C’est en se replaçant dans la perspective de
l’alchimiste qu’on arrivera à mieux comprendre l’univers de l’alchimie
et à en mesurer l’originalité.
Depuis presque deux siècles, l’esprit scientifique européen a fourni
un effort sans précédent pour expliquer le monde, afin de le conquérir
et de le transformer. Sur le plan idéologique, ce triomphe de l’esprit
scientifique s’est traduit non seulement par la foi dans le progrès
infini, mais aussi par la certitude que plus on est « moderne », plus on
approche la vérité absolue, et plus on participe pleinement à la dignité
humaine.
Une culture comme la nôtre, qui s’est engagée héroïquement sur une voie
qu’elle considérait non seulement la meilleure, mais la seule digne d’un
homme intelligent et honnête ; une culture qui, pour nourrir le
gigantesque effort intellectuel que réclamaient les progrès de la
science et de l’industrie, a dû sacrifier peut-être le meilleur de son
âme, il est évident qu’une telle culture est devenue excessivement
jalouse de ses propres valeurs, et que ses représentants les plus
qualifiés regardent avec suspicion tout essai de valider les créations
des autres cultures, exotiques ou primitives.
La réalité et la grandeur de telles valeurs culturelles excentriques
sont susceptibles de faire naître le doute chez les représentants de la
civilisation européenne : ceux-ci en viennent à se demander si leur
œuvre, par le fait même qu’elle puisse ne plus être considérée comme le
sommet spirituel de l’humanité et comme la seule culture possible au
XXe siècle, valait les efforts et les sacrifices qu’elle a
nécessités.
Une nouvelle édition de Forgerons et Alchimistes voit le jour en 1977, qui s'attarde en particulier sur le Newton alchimiste.
Dans son essor spectaculaire, la « science moderne » a ignoré, ou rejeté, l’héritage de l’hermétisme. Autrement dit, le triomphe de la mécanique de Newton a fini par anéantir son propre idéal scientifique. En effet, Newton et ses contemporains attendaient un tout autre type de révolution scientifique. En prolongeant et en développant les espoirs et les objectifs du néo-alchimiste de la Renaissance, en premier lieu la rédemption de la Nature, des esprits aussi différents que Paracelse, John Dee, Comenius, J.V.Andreae, Fludd ou Newton voyaient dans l’alchimie le modèle d’une entreprise non moins ambitieuse, notamment la perfection de l’homme par une nouvelle méthode du savoir. Dans leur perspective, une telle méthode devait intégrer dans un christianisme non confessionnel la tradition hermétique et les sciences naturelles, c’est-à-dire la médecine, l’astronomie et la mécanique. Cette synthèse constituait en fait une nouvelle création chrétienne, comparable aux résultats éclatants obtenus par les intégrations antérieures du platonisme, de l’aristotélisme et du néo-platonisme. Ce type de « savoir » rêvé, et partiellement élaboré au XVIIIe siècle, représente la dernière entreprise « totale » tentée dans l’Europe chrétienne.
Ce n’est pas au moment où l’alchimie disparaît de l’actualité
historique et que la somme de son savoir empirique, chimiquement
valable, se trouve déjà intégrée dans la chimie, ce n’est pas à ce
moment-là, ni dans cette jeune science, qu’il faut traquer la survivance
de l’idéologie des alchimistes. La nouvelle science chimique n’utilise
que leurs découvertes empiriques, qui ne représentent pas, si nombreuses
et importantes qu’on les suppose, le véritable esprit de
l’alchimie.
Il ne faudrait pas croire que le triomphe de la science expérimentale a
réduit à néant les rêves et l’idéal des alchimistes. Au contraire,
l’idéologie de la nouvelle époque, cristallisée autour du mythe du
progrès infini, accrédité par les sciences expérimentales et par
l’industrialisation, cette idéologie qui domine et inspire tout le
XIXe siècle, reprend et assume, en dépit de sa radicale sécularisation,
le rêve millénaire de l’alchimiste.
C’est dans le dogme spécifique du XIXe siècle – que la vraie mission de
l’homme est de changer et de transformer la Nature, qu’il peut faire
mieux et plus vite que la Nature, qu’il est appelé à devenir le maître
de la Nature –, c’est dans ce dogme qu’il faut chercher la suite
authentique du rêve des alchimistes. Le mythe sotériologique du
perfectionnement et, en définitive, de la rédemption de la Nature,
survit, camouflé, dans le programme pathétique des sociétés
industrielles, qui visent à la « transmutation » totale de la Nature, à
sa transformation en « énergie ». C’est dans ce XIXe siècle dominé par
les sciences physico-chimiques et par l’essor industriel, que l’homme
parvient à se substituer au Temps dans ses rapports avec la
Nature.
C’est alors que se réalise, dans des proportions inimaginables
jusque-là, son désir de précipiter les rythmes temporels par une
exploitation de plus en plus rapide et efficace des mines, des
houillères, des gisements pétrolifères.
L’alchimie a légué beaucoup plus au monde moderne qu’une chimie
rudimentaire : elle lui a transmis sa foi dans la transmutation de la
Nature et son ambition de maîtriser le Temps.
Certes, cet héritage a été compris et réalisé par l’homme moderne sur un
tout autre plan que celui de l’alchimiste. L’alchimiste prolongeait
encore le comportement de l’homme archaïque, pour lequel la Nature était
une source de hiérophanies et le travail un rituel.
Mais la science moderne n’a pu se constituer qu’en désacralisant la
Nature ; les phénomènes scientifiques valables ne se révèlent qu’au prix
de la disparition des hiérophanies. Les sociétés industrielles n’avaient
que faire avec un travail liturgique, solidaire des rites des
métiers.
