alchimie & mystique  - 088 -


Philosophes Chymiques - 2 -


Récréations hermétiques (XIXe siècle)

(texte intégral - deuxième partie)


Considérez maintenant que de la même manière et de la même matière dont le monde a été créé, l’œuvre des Sages est mis au jour, et que c’est pour cette raison qu’il a reçu le nom de petit monde ou microcosme. Ainsi je vous ai dit en peu de paroles tout ce que vous aurez à faire pour cette grande entreprise. Prenez donc la terre première qui n’est qu’une pure lumière environnée de ténèbres, et réduisez-la en ses principes, avec la pierre arrachée sans mains du sommet de la montagne, afin de reconnaître en elle trois substances distinctes, qui sont le sel, le soufre et le mercure, lesquels étant adroitement conjoints avec les deux dont la matière est formée, à savoir le ciel et la terre, forment une quintessence admirable dont les vertus sont infinies et incompréhensibles.

Cette pierre merveilleuse apparut en songe à Nabuchodonosor roi de Babylone et vint briser et réduire en poudre une grande statue qu’il voyait debout devant lui, et dont la tête était d’or le plus pur, la poitrine et les épaules d’argent, le ventre et les cuisses d’airain, les jambes de fer, et l’argile y était amalgamé avec de la semence humaine, mais qui ne leur était point adhérente, non plus que le fer ne peut être mêlé avec l’argile. Nabuchodonosor, justement effrayé de cette vision, manda tous les mages de son royaume et exigea d’eux, sous peine de mort, qu’ils devinassent son songe et en donnassent une juste interprétation. Aucun d’eux n’en put venir à bout. Il n’y eut dans tout le royaume qu’un jeune homme nommé Daniel et rempli de l’esprit de Dieu qui pût satisfaire à sa demande. (Dan. c. 2 v. 18.)
Ce songe peut être appliqué tout entier à l’œuvre des Sages et lui servir de figure parabolique. On verra, par exemple, dans Les Mages de Babylone, la tourbe des faux savants s’efforçant en vain d’entendre la science, voulant au moins persuader qu’ils la possèdent, et conduisant dans les sentiers perdus ceux qui se livrent à eux de trop bonne foi. En Daniel [nous voyons] un fils de la Sagesse à qui tous les secrets de la Nature sont connus et qui peut donner une saine et véritable explication.
La statue sera notre arbre métallique depuis son sommet jusqu’à sa racine, dans laquelle sont encore confondus Saturne, Jupiter et Mercure comme métaux de première origine. Le fer et l’argile mêlés avec la semence humaine représenteront l’œuvre de la Nature figurée de main d’homme, et la pierre coupée sans mains du haut de la montagne et venant briser les pieds de la statue et la réduire en poudre impalpable sera prise ou bien pour la foudre que lance Jupiter ou pour la faux de Saturne que vous devez échanger adroitement contre le trident de Neptune moyennant une certaine clé que je vous donnerai, jusqu’à ce que Pluton, s’en montrant jaloux et soufflant du fond de ses cavernes, montre à son tour sa puissance en desséchant les eaux et réduisant l’arbre en cendre ou poussière que vous sèmerez et dont il viendra beaucoup de pierres précieuses.
Les Anciens, jaloux de leurs secrets, ont parlé de la matière sous ses divers aspects afin de tromper la crédulité des gens avares et des ambitieux qui ne rêvent que de puissance et dévastation. Ils ont confondu avec le sujet de la philosophie leur première matière qui ne s’obtient qu’avec beaucoup de temps et de longs travaux. N’étant nullement participant de leur envie, j’ai voulu vous faire toucher du doigt ce sujet tant recherché et l’ai mis exprès tout nu devant vos yeux pour vous dispenser de le chercher plus longtemps. J’espère que vous me saurez gré de ma franchise et que vous en tirerez le parti le plus avantageux, en vous prévenant toutefois d’ajouter à mes paroles un petit grain de sel pour vous les rendre plus sensibles.
Ferrare peint ce sujet comme une pierre qui n’est pas pierre, qui est dure et molle, et qui n’est d’aucun prix ; mais si vous voulez m’en croire, vos vous attacherez davantage à ce qu’en a dit le comte de Trévisan, car il s’est montré moins envieux que personne, ayant peint ce sujet très au long dans son Arca Aperta et ayant fait une description très étendue des matières qui ne sont pas propres à notre œuvre, dans un autre ouvrage. Je vous donnerai ensuite le conseil de l’illustre commentateur de La Lumière sortant des Ténèbres, M. Bruno de Lansac : « Choisissez, dit-il, une matière qui ait le brillant métallique », et j’y ajouterai qu’elle ne soit point métal ni minéral, autrement elle ne servirait de rien. Vous saurez au surplus que ce brillant n’est que le cachet de la matière et ce qui la décèle aux yeux du Sage, et vous prendrez garde de prendre le fruit au lieu de la racine, car non seulement il est immûr, mais dans une hypothèse opposée, il ne vous donnerait encore qu’un sauvageon dont vous ne tireriez aucun parti.

La dissolution est la première chose qu’il vous faut entreprendre, car il faut délier le corps pour mettre les ennemis aux prises. Or le feu et l’eau vous seront ici grandement nécessaires, d’autant que ces éléments sont déjà ennemis de leur nature et ne demandent qu’à essayer leurs forces.
L’esprit dont je vous ai parlé plus haut est un feu vaincu par l’eau dont vous vous servirez à cet effet. Vous en emplirez le vase de nature et vous le distillerez à feu très lent pour le déflegmer. Vous trouverez au fond quelque chose de fixe que vous vous garderez d’en retirer. Vous verserez dessus de nouvel esprit dans la même proportion, et vous continuerez ainsi la distillation jusqu’à ce que le vase n’en puisse plus contenir et que tout demeure fixe au fond. En continuant le feu au même degré, vous apercevrez bientôt dans votre vaisseau quelque agitation causée par un petit vent de sud-ouest, laquelle sera suivie d’une pluie fort agréable à la vue. Le vent et la pluie allant toujours croissant, vous ne reverrez plus dans le vaisseau que votre mer qui sera de plus en plus agitée jusqu’à ce qu’enfin, les éléments pacifiés, tout rentre dans l’ordre de la Nature. Mais le jour a fait place à la nuit, l’obscurité s’agrandit et le vaisseau est d’un noir parfait. Cette nuit est la cinquantième et elle a paru triple aux matelots à cause de la fatigue qu’ils ont essuyée. Le jour commence à poindre, l’horizon est clair et sans nuages, la journée sera magnifique.
Cette manière de s’exprimer est commune à presque tous les auteurs anciens et il n’est pas rare de trouver des lecteurs qui prennent ces discours à la lettre. Le vent et la pluie sont pour eux des réalités et leur crédulité embrasse pour eux les plus petits détails de l’allégorie.
Celle-ci, que je vais remettre dans le sens droit, leur facilitera l’intelligence des autres.

Le vase de Nature est la terre préparée qu’il faut abreuver de son esprit. Elle est dite un vaisseau, et elle l’est en effet, puisqu’elle contient. L’esprit qu’on lui ajoute n’est point une chose étrangère puisque tout est sorti de lui, et que notre terre en est formée ; c’est pourquoi il est dit de faire rentrer l’enfant dans le sein de sa mère, ce qui ne se peut faire qu’en lui déchirant les entrailles. Il faut aussi que votre terre soit divisée dans ses plus petites parties pour mettre au jour ses grandes richesses, et cela arrivera ainsi, si vous l’abreuvez souvent de son esprit et que vous la laissiez autant de fois dessécher. Dans cette opération le flegme s’évapore, mais l’esprit demeure et s’incorpore avec la terre qu’il salifie jusqu’à ce que la saturation soit complète. Alors l’esprit qu’on ajoute ne pouvant plus être contenu, réagit sur celui que la terre a fixé et l’oblige à se dissoudre, ainsi que le ferait le sel, pourquoi cette dissolution est comparée à une mer, et parce que l’esprit qu’on ajoute est joint à une humidité altérante et corrompante, il résulte de son mélange un mouvement de fermentation qui est suivi de putréfaction et par conséquent de régénération, parce que la fermentation change les corps de nature, et dans la putréfaction ils ne font qu’échanger leurs vêtements contre de nouveaux et d’autant plus riches et plus brillants que l’esprit moteur est d’une origine plus relevée.
Ce que cette matière peut contenir d’humidité sans la déverser au-dehors, voilà la mesure à observer pour les imbibitions, ce que nous appelons le poids de nature.
La matière servant de vase sert également de fourneau, puisque l’esprit que vous y introduisez est un feu naturel qui la cuit et la digère, pour me servir jusqu’au bout des expressions philosophiques.
Il ne faut pas moins de cinquante ablutions, car chaque ablution jusqu’à la parfaite dessication est comptée pour un jour naturel ou philosophique, de manière que nos jours peuvent durer une semaine suivant la saison, la qualité et la quantité de matière soumise au travail. Le grand secret des Sages pour abréger le temps est de diviser la matière pour que les jours aient moins de longueur.

Quoique nous ne nous servions point de feu vulgaire pour nos opérations, il est néanmoins certain que nous avons besoin d’une température assez élevée pour que l’évaporation puisse se faire et que la matière ne languisse pas et ne se perde. Il est par conséquent utile et indispensable, pendant l’hiver, et dans le lieu du travail, de faire un peu de feu, mais non assez pour que la matière en soit échauffée, ce qui serait pis que de n’en point avoir, parce que l’esprit serait chassé et ne pourrait être remplacé. Il ne faut pas que la température passe quinze degrés Réaumur.
Lorsqu’on a ainsi opéré et que la matière se dissout, elle noircit à mesure. On ne lui ajoute, dans ces divers temps, que l’esprit nécessaire pour entretenir son feu fermentatif, et quand la matière commence à fermenter, il faut l’abandonner à son propre feu jusqu’à la blancheur parfaite où elle arrive d’elle-même.
La matière n’est pas liquide comme un brouet, mais épaisse et noire comme de la poix ou du cirage de bottes, elle se boursoufle, s’élève dans le gobelet, donne des bulles que l’on compare à des yeux de poisson et qu’il ne faut pas crever, car elles contiennent l’esprit animateur. Après la fermentation la matière s’affaisse ; elle est alors luisante comme de la poix et du plus beau noir. C’est le signe de la putréfaction que l’on nomme tête de corbeau. Elle se dessèche ensuite peu à peu et passe à la couleur gris de cendres. Bientôt un cercle capillaire de la plus étincelante blancheur paraît autour du vaisseau. Ce cercle s’élargit de plus en plus jusqu’à ce que le tout soit d’une blancheur parfaite. Avant que cette blancheur arrive, il paraît quelques couleurs sur la matière parmi lesquelles domine la verte, mais elles ne sont pas très prononcées et ne sont que passagères et de peu de durée. On les compare néanmoins à l’Iris ou l’Arc-en-Ciel. Ce n’est que dans les opérations subséquentes qu’elles ont un caractère très prononcé.

Vous avez passé en revue, sans vous en apercevoir, nos différentes espèces de feux. Le premier jusqu’à la fermentation est appelé bain-marie ou bain de mer, parce qu’il n’opère, en quelque façon, qu’une dissolution saline. Le second est appelé chaleur de fumier et vous en savez maintenant la raison. Le troisième est appelé feu de cendre, et le quatrième enfin feu de réverbère. Nous avons encore d’autres espèces de feux, mais qui connaît le premier connaît indubitablement tous les autres. D’ailleurs nous les signalerons au passage.
Vous remarquerez ici que ce travail ressemble à celui des jardiniers qui arrosent leurs jardins. Qu’arrive-t-il en cette circonstance ? La terre végétale qui, comme je vous l’ai fait observer dans le commencement, n’est formée que de débris des corps, s’altère et se décompose par la sécheresse et humidité successives, et fournit un sel et un esprit dont la plante se nourrit par le moyen de l’eau qu’elle absorbe et qui en est le conducteur.
Je reviens à la matière blanchie et qui est encore bien éloignée du but où vous devez la conduire ; néanmoins la principale serrure est ouverte, et il n’y a plus qu’à pénétrer dans le sanctuaire, mais toujours avec précaution, pour ne point faillir et être obligé de s’arrêter en si bon chemin.

Cette poudre blanche ou matière régénérée est le mercure encore enfant à qui il faut donner les ailes d’aigle à la tête et aux talons, c’est-à-dire depuis les pieds jusqu’à la tête, pour qu’il puisse voler et s’élever à la plus haute région qui est le ciel. Il faut le sublimer autant de fois que, dans sa dissolution dans l’esprit astral, il laissera une terre en arrière qui se précipitera et qu’il vous faudra recueillir avec beaucoup de soin. Philalèthe appelle ces sublimations des aigles, d’autant que le mercure acquiert chaque fois une grande subtilité, et il compare la terre que le mercure jette en arrière à la queue que laisse le mercure vulgaire derrière lui, tant qu’il n’est pas assez purifié : « Lavez, dit-il, votre mercure et le purifiez par sel et vinaigre, jusqu’à ce qu’il ne laisse plus de queue derrière lui en coulant sur une surface plane. » Nous saurons bientôt ce qu’il entend par sel et vinaigre, et nous en avons déjà un aperçu.

Lorsqu’on dissout le mercure dans l’esprit astral et qu’on a séparé la terre par décantation et lotion, pour n’en rien perdre, on pose la dissolution dans un lieu frais, et il se fait un dépôt de trois sels, savoir l’un cotonneux qui nage à la superficie et qui est le mercure, le second qui est aiguillé et de nature du nitre et qui est entre deux eaux, et le troisième qui est un sel fixe et minéral qui se dépose au fond.
Dans l’état où l’on voit ici le mercure, il tirerait la teinture des végétaux et en ferait une médecine. Il est médecin lui-même, car si on en mettait la valeur d’un grain au pied d’un arbre presque mort et qu’on l’arrosât, il reprendrait une nouvelle vigueur ; mais ce serait manger son blé en herbe que d’en rester là. Il faut poursuivre le travail.
Quant aux deux autres sels, ils se réduisent en mercure semblable au premier, en continuant l’opération. À cet effet quand les sels ont été séparés, on dissout la seconde espèce dans l’esprit astral pour en arroser le sel fixe, le dissoudre, le faire fermenter et putréfier, et comme il ne serait pas en assez grande abondance pour terminer l’opération, on achève les imbibitions avec le mercure dissous et on procède comme la première fois, par les poids de nature.
Le poids, si on y fait attention, diffère ici du premier, car la terre n’avait besoin que d’être abreuvée, mais ici il faut que le sel soit dissous et fixé jusqu’à ce qu’il ne puisse plus recevoir d’humidité, qu’il fermente, qu’il pourrisse et donne les mêmes résultats que ci-dessus, c’est-à-dire un mercure que vous laverez et dont vous séparerez la terre pour la joindre avec la première.

Pour sublimer le mercure, vous le séparerez en deux, vous dissoudrez une moitié par l’esprit astral, et vous ferez par son moyen des ablutions sur la partie fixe, ainsi que je viens de vous enseigner. Vous continuerez vos ablutions jusqu’à la dissolution parfaite et vous laisserez ensuite fermenter et putréfier comme auparavant.
Vous avez ici le mercure du second aigle ; si vous allez ainsi jusqu’au septième inclusivement, ce mercure sera très propre à dissoudre l’or, et il le dissoudra sans chaleur ni ébullition, à la manière dont la glace se fond dans l’eau chaude. Vous le conduirez jusqu’au neuvième inclusivement et vous lui donnerez toute l’exaltation dont il est susceptible pour pouvoir opérer de plus grande choses. Mais je vous préviens que si vous vouliez aller plus loin, il dissoudrait jusqu’au silex par simple contact et vous ne trouveriez plus de vase pour le contenir.
A chaque sublimation ou aigle, vous séparerez la terre noire féculeuse comme la première fois, et vous la joindrez à la première pour en faire l’usage que je vous indiquerai au second travail, car le premier a été employé tout entier à la façon de notre mercure ; mais c’est celui qui exige le plus de temps. Il est aussi le plus difficile, c’est pourquoi il est comparé aux travaux d’Hercule, dont il n’est au surplus que la juste application ; et lorsqu’il est terminé, le restant n’est plus regardé que comme un ouvrage de femme et un jeu d’enfant. Il ne s’agit plus en effet que de laver le laiton ou de faire une impastation, ce qui s’applique fort bien aux femmes qui s’occupent de la lessive ou aux enfants qui font des boulettes ou des bonhommes d’argile ou de terre détrempée. « Lavare et impastare, in hoc consistet magisterium sapientium. »

Le temps de cette grande et importante opération est d’environ deux années communes. Et lorsqu’elle est terminée, l’apprentissage de notre maçonnerie, car il n’est que celle-ci de vraie, cet apprentissage finit, il fait place au compagnonnage, dont les épreuves sont beaucoup moins longues et moins rudes.
Vous avez enfin entre les mains ce mercure universel dont les Sages ont tant parlé ; par son moyen vous pouvez attaquer la Nature jusqu’au cœur et extraire les médecines ou teintures des trois règnes en leur donnant en même temps une fixité et une perfection qu’elles ne pouvaient avoir ; ce mercure est véritablement la force de toutes forces, dont a parlé le savant Hermès Trismégiste, c’est le dragon igné qui détruit toutes choses, l’esprit de vin ou plutôt l’eau de vie de Raymond Lulle, et le vinaigre du Cosmopolite. Il dissout et fixe en même temps, car il provient de l’union de deux feux en opposition l’un de l’autre, bien qu’ayant une même origine. Le premier est un feu acide et froid, c’est celui qui dissout et produit la fermentation, le second est alcalin et chaud, il produit la putréfaction et fixe le composé. C’est pourquoi Basile Valentin à la fin de ses douze clés vous avertit de bien distinguer le froid d’avec le chaud dans l’application de vos feux. Ce n’est pas pourtant que la chaleur fermentative provienne de l’alcali plutôt que de l’acide, puisqu’elle n’est qu’un simple effet du mouvement comme vous avez dû le remarquer au commencement de ce traité, mais parce que la présence de cet alcali la détermine et la conserve pendant la putréfaction.

Le mercure n’étant qu’une demi-génération, il faut procéder dès maintenant à l’exaltation du soufre. C’est ainsi qu’ont fait Flamel et le Trévisan ; vous pouvez prendre de l’or en feuilles et en extraire la teinture en la projetant dans votre mercure que vous aurez dissous auparavant. Cette voie n’est pas la plus noble, mais elle est la plus courte, ce n’est qu’une teinture particulière qu’on obtient, mais le mercure l’universalise dans le travail et le conduit au même résultat.
Il est bien plus noble sans doute de tirer de la matière cette teinture universelle. Vous prendrez donc toutes vos terres provenant des aigles, et vous procéderez avec elles par de nouvelles imbibitions avec l’esprit astral, jusqu’à ce qu’elles rougissent et soient d’un rouge brun. C’est ce que les philosophes appellent la calcination. Le mercure dissous et projeté dessus fera l’extraction de la teinture au moyen de laquelle vous pourrez procéder au mariage philosophique qui fera la perfection de l’œuvre et terminera les travaux sauf la multiplication qui n’en est que la répétition abrégée.
Cette teinture est la couronne du Roi, que vous devez tirer des cendres, pourquoi le sage Pythagore et après lui plusieurs ont répété : « Ne méprisez pas la cendre » parce que la couronne du Roi s’y trouve renfermée. C’est de là que provient la coutume de conserver la cendre des morts. Basile Valentin dit dans sa préface : « Que la couronne du Roi soit de très pur or. » Et ailleurs il dit : « C’est une couronne tirée des cendres. » L’or est cette teinture dont nous parlons et la cendre est la terre des aigles que vous avez mise à part.

Il faut aussi que vous sachiez que le mercure qui fait l’extraction de cette teinture est appelé eau sèche qui ne mouille pas les mains, parce que, bien qu’il ne soit qu’un sel qui ne mouille point, il a seul la vertu de dissoudre tous les corps ainsi que l’eau fait des sels et des gommes. En apparence, l’eau est dite un dissolvant, mais, en fait, elle ne fait que diviser. La dissolution n’a lieu dans toute la Nature qu’au moyen de la fermentation, tandis que le mercure en dispense dans les mêmes occasions ; mais dans les choses plus élevées où la présence de l’eau est de nul effet, il en remplit les fonctions et ne fait comme elle que séparer les corps ou substances pour les mettre aux prises et leur faire subir la fermentation, seule cause de dissolution. Au surplus la dissolution n’est elle-même qu’une division plus étendue des corps ou une disjonction absolue, et le mélange exact de toutes leurs parties. Il arrive en cette circonstance que les parties disjointes et d’une nature opposée entre elles venant à se rencontrer, se heurtent et se livrent une espèce de combat auquel nous avons donné le nom de fermentation, après quoi elles s’unissent de nouveau, mais après s’être purgées de ce qui leur était étranger qui cause la corruption et empêche que l’union soit parfaite ; mais après son entière séparation, l’union est si intime que tous les efforts de la Nature pour les séparer seraient nuls et insuffisants. Ainsi seront les âmes et les corps des justes après le jugement et leur purification.
Après l’extraction de la teinture il reste en arrière une terre réfractaire que nous appelons terre damnée parce que, comme le pêché, elle est cause de mort et de souffrance. Il faut la rejeter avec soin car c’est elle qui empêche l’ingrès de la teinture, et qui cause ici-bas de l’antipathie et de l’inimité parmi les êtres.

L’ébullition qui accompagne ordinairement la fermentation est figurée dans nos livres comme un combat entre deux champions dont l’un doit surmonter l’autre, et le mettre à mort ; mais il ne faut pas prendre ceci tout à fait à la lettre ; cette ébullition ne doit être attribuée qu’au dégagement des gaz qui cherchent à se mettre en équilibre, soit par mixtion, soit par extension.
De même lorsque nous parlons de sceau hermétique, il ne faut pas l’entendre de la clôture exacte du vase, clôture imbécile et qui serait plus nuisible qu’utile, attendu qu’elle empêcherait la manipulation aussi bien que la séparation et la conjonction des substances dans les temps et les proportions dues. Nous appelons ainsi la réunion de plusieurs substances en une seule, de manière à ne plus pouvoir les séparer : car chez nous ou dans notre langage, fermer est la même chose que fixer. Nous avons sept sceaux correspondant à sept corps planétaires, et qui connaît l’un connaît tous les autres. Nous nous servons aussi de beaucoup de termes familiers à la chimie vulgaire. Il faut que l’on sache une fois pour toutes que distiller, cohober, sublimer, calciner, réverbérer, incérer, ne sont chez nous depuis le commencement jusqu’à la fin qu’une seule et même opération, laquelle consiste à dissoudre et coaguler, ce qui est la même chose que mouiller et dessécher, et que le moindre apprenti sait faire.

Maintenant que vous avez la solution des énigmes philosophales qui obscurcissent notre langage et vous en empêchent ou en retardent au moins l’intelligence, je vais vous expliquer ce que c’est que notre mariage entre Beya et Gabertin. Vous devez savoir à présent que la teinture rouge, qui est le soufre fixe des philosophes et qu’ils appellent tantôt lion tantôt esprit de vin ou vinaigre très aigre et quelquefois orpiment, fait ici fonction de mâle et est appelée Gabertin. Le mercure ou la teinture blanche qu’ils nomment lune, argent, eau-de-vie, vinaigre, arsenic, magnésie, terre feuillée, etc., fait ici l’office de femelle et est appelée Beya.
Il faut savoir encore que ces deux substances, soufre et mercure que le petit paysan appelle les deux fleurs, ne constituent ensemble qu’un seul mercure dit hermaphrodite ou plutôt androgyne, que dans l’opération que je vais décrire, elles en font alternativement les fonctions, que par conséquent, ils ont souvent donné à l’un et à l’autre les mêmes noms, mais particulièrement celui de mercure, en faisant pourtant une petite différence essentielle à connaître : ils mettent alors devant le nom de mercure le mot premier pour exprimer la teinture blanche. Ils nomment celle-ci lion vert, et le soufre lion rouge. Ils nomment le mercure eau-de-vie, vinaigre, arsenic, magnésie, lune, argent ; ils nomment par une juste comparaison et proportion la teinture rouge esprit de vin, vinaigre très aigre, orpiment, réalgar, or vif, soleil, etc. Pour la dernière observation je vous ferai remarquer que le mercure n’est qu’un sel inverti en cette substance mercurielle, que le soufre lui-même n’est jamais sans sel, non plus que le sel sans mercure, ce qui vous fait voir jusqu’à l’évidence trois substances en une, lesquels substances nous appelons pour notre commodité sel, soufre et mercure.

Pour procéder au mariage philosophique, vous séparez en deux votre teinture rouge et vous en laissez dessécher une partie mettant l’autre à part pour le besoin. Combien de gens ont failli pour avoir ignoré cette précaution ! Ils ont cru que blanchir le rouge et rougir le blanc n’était qu’une suite ordinaire et nécessaire de la marche du Grand Œuvre, et que tout cela se faisait de soi-même. Qu’ils sachent donc que le rouge est nourrit du blanc et le blanc du rouge, que le blanc est pris pour le lait dont on nourrit l’enfant nouveau-né ou pour la robe virginale. Quant au rouge, il exprime ou l’augmentation du feu ou le changement de vêtement, il est pris par quelques-uns pour le manteau royal.
Vous procéderez donc aux imbibitions sur une moitié de votre soufre, que vous aurez laissé dessécher avec le mercure blanc, suivant les poids et mesures dont vous avez déjà fait usage et continuerez ainsi jusqu’à une complète saturation et que la matière demeure liquide au fond du vaisseau, c’est-à-dire boueuse. Si vous avez bien opéré vous obtiendrez en quarante jours la dissolution du corps à la suite de laquelle viendront la fermentation et la putréfaction.
Dans la fermentation la matière se boursoufle, s’élève et fait un petit bruit comme celui d’une fourmilière, et lorsque la putréfaction veut arriver, la matière s’affaisse et noircit. Ce n’est que lorsqu’elle est arrivée à la noirceur parfaite, nommée tête de corbeau, qu’elle est en pleine putréfaction. C’est là seulement la première matière de notre œuvre, matière qu’on ne trouve nulle part sur la terre des vivants, qu’on ne crée pas cependant mais qui est dite avoir volé au-dessus de nos têtes, à cause que le mercure ayant été sublimé neuf fois le soufre s’est encore élevé par dessus.
Les philosophes prennent la dissolution pour règne de mercure, c’est pendant ce règne que s’allient entre eux nos principes métalliques, mais il est ici comme hors d’œuvre. Ce n’est qu’au règne de Saturne ou pendant la noirceur qu’ils commencent à compter, ou qu’ils prennent le commencement de l’œuvre, parce que les trois principes sont liés d’une manière irrévocable et que le sceau d’Hermès est accompli. C’est le vase de Nature qu’il faut fermer et non un œuf de cristal ou de tout autre matière, et la clôture ne s’entend pas de la gorge d’un vase pour que l’air n’y puisse pénétrer, mais de la jonction intime du sel et du soufre et du mercure de manière à ce que l’on puisse plus les séparer par tel art que ce soit.

Il n’y a besoin d’aucun feu externe pour arriver à la blancheur, la matière en se desséchant y arrive d’elle-même. D’abord elle prend la couleur de gris cendré que l’on compare à l’étain et que l’on appelle sceau de Jupiter, ensuite elle arrive par degrés à la blancheur mais avant d’y arriver on aperçoit circulairement sur la matière diverses couleurs, rouges, jaunes, bleues et vertes que l’on compare à l’Iris ou Arc-en-Ciel et que d’autres appellent la queue de paon. Ces couleurs, qui ne durent guère, sont remplacées par une pellicule d’un brun noirâtre qui se strie par la dessication et laisse voir la matière sous une couleur grise : bientôt après on aperçoit sur les bords du vase un cercle capillaire d’une grande blancheur. Alors le règne de Jupiter qu’annonçait la couleur grise et que les philosophes comparent à un feu de cendres, finit pour faire place à celui de la lune. Ce cercle s’agrandit successivement jusqu’à la blancheur parfaite de la matière que les philosophes appellent avec raison lune ou argent, puisqu’un poids de cette médecine blanche projeté sur dix d’argent et ensuite sur cent d’un autre métal imparfait, transmue celui-ci en argent plus pur que celui des mines.
L’argent que l’on emploie en cette occasion tient ici lieu de ferment, et sans lui il n’y aurait pas de transmutation ; c’est dans ce sens qu’il faut entendre ce que disent les Sages : que sans or aucun or n’est faisable ; ils entendent parler du ferment.
Cette terre blanchie a l’aspect d’une poudre brillante de diamant et est divisée en petites lames, c’est ce qui est cause que les Sages l’ont nommée leur terre feuillée, dans laquelle ils recommandent de semer leur or. Elle n’est, comme l’on voit, qu’une demi-génération ; c’est pourquoi il faut continuer le travail si l’on veut arriver à la perfection.
Il faut donner à cette terre la culture nécessaire avant d’y semer l’or, autrement il ne fructifierait point.
On recommence donc les imbibitions avec le mercure blanc selon la mesure antérieurement observée. À l’aide d’un feu bien observé la matière se subtilise de plus en plus, se couvre de verdure, après quoi elle commence à jaunir et prend une couleur orangée qu’elle ne pourrait plus dépasser si le feu n’était augmenté. Cette verdure tant chantée par les poètes, et si recommandée par tous les philosophes, est le règne de la belle Vénus, auquel succède celui de Mars qui est la couleur orangée.

Vous vous souvenez d’avoir fait deux parts de votre teinture rouge ; vous venez de blanchir la première, il faut maintenant la rougir. Prenez donc la teinture mise e réserve, dissolvez-la en projetant dessus du mercure philosophique, et procédez avec cette teinture aux imbibitions jusqu’à ce que la matière arrive à un beau rouge pourpre et foncé de pavot.
Telle est la médecine du premier ordre, tant au blanc qu’au rouge laquelle guérit toutes maladies lorsqu’on en use sans addition de métal et dans un véhicule approprié au mal, selon la prudence requise, et qui avec l’addition, comme ferment, des deux métaux parfaits, transmue en or ou en argent tous les métaux imparfaits.
Auparavant que de tenter une projection il faut essayer la matière sur une lame de cuivre rougie au feu. Si elle fond sans fumée elle est dans l’état désiré ; autrement il faudrait continuer le feu.

MULTIPLICATION

La multiplication n’est autre chose que la répétition de tout l’œuvre, à partir du mariage philosophique. Il faut seulement avoir le soin de partager en deux la matière dans le cercle de la blancheur et dans celui de la rougeur afin de pouvoir procéder aux imbibitions sur la moitié restante avec des parents d’un même sang. Le mercure aussi bien que la teinture rouge dans leur premier état seraient ici trop imparfaits pour pouvoir s’allier à notre médecine.
Vous aurez soin à chaque dissolution par le mercure de séparer une terre damnée qui se précipite et que vous rejetterez avec d’autant moins de scrupule qu’elle est absolument réfractaire et qu’elle empêche l’ingrès de la matière dans les métaux.
Avec toutes les conditions que j’ai décrites ci-dessus sans rien omettre, vous arriverez sûrement au but si désiré de la philosophie.
Toutefois ne cherchez pas à outrepasser le nombre sacré de neuf, car la matière, si fixe qu’elle soit, aurait acquis une si grande fluidité et dilatation qu’aucun vase ne pourrait la contenir, elle serait entièrement perdue.

Sur ce, mon frère, remerciez Dieu de la grâce qu’il vous a faite, ainsi que je le remercie de vous avoir été utile dans vos desseins, s’ils sont droits, et que vous demeuriez dans les sentiers du bien.