Philosophes Chymiques - 1 -
Récréations hermétiques (XIXe siècle)
(texte intégral - première partie)
Les sciences éprouvent, comme les choses, les vicissitudes du temps
et dégénèrent plutôt que d’acquérir de l’accroissement. Les hommes à
système, accueillis de toutes parts, ont semé le désordre dans le vaste
champ de l’imagination, et les fleurs les plus bizarres en ont été le
produit : ces fleurs ont pris enfin une telle faveur que les meilleurs
livres, les plus beaux discours sont réputés sans valeur s’ils n’en sont
ornés.
La science dont toutes les autres dérivent, celle de la Nature, est
tombée dans un tel discrédit que l’on frappe aujourd’hui de ridicule
tous ceux que l’on y sait livrés.
Au moyen des lois de l’affinité on prétend résoudre tous les problèmes,
les éléments sont ou multipliés ou anéantis, et ceux qui les admettent
sans restriction sont placés, avec ceux qui en ont traité, au rang des
ignorants ou des hommes hors de sens.
Sans repousser les affinités, bases de la nouvelle philosophie chimique,
je les crois du moins inutiles au but qu’un véritable ami de la vérité
se propose d’atteindre. J’entends parler ici de la connaissance des
causes premières sur lesquelles toute science doit s’asseoir et qu’on
affecte de mépriser, comme certain renard de la fable qui faisait fi du
raisin qu’il ne pouvait prendre. Au surplus, ces lois de l’affinité, que
les savants modernes font tant valoir, bien qu’elles ne conduisent point
à la source de notre admirable fontaine de vie, sont loin d’être l’objet
de nouvelles découvertes. J’en appelle à tous ceux qui ont de la bonne
foi : elles étaient du moins reconnues par le fait quand elles ne
l’étaient pas encore par les mots.
Les éléments ont un Centrum Centri que tous les yeux ne peuvent
apercevoir ; et ils ont de plus un Centrum Commune dont les prétendus
savants n’osent approcher, crainte de dévoiler leur turpitude : la
lumière.
Cette chaleur caustique accompagnée de lumière que l’on appelle
communément feu n’est pas l’élément de ce nom dont les sages ont voulu
parler. On prend en cette circonstance les effets pour la cause, et on
va plus loin que les rhéteurs, qui prennent au moins la partie pour le
tout.
Le feu est un fluide éminemment subtil, procédant directement de la
lumière, que l’on nomme tantôt électrique, tantôt galvanique ou
magnétique, suivant ses diverses modifications, ou plutôt c’est la
lumière, elle-même dérivée de sa source et dont elle demeure détachée.
Il n’est ni froid ni chaud, et la chaleur ou le froid ne sont point des
corps quoiqu’en dise M. Azaïs, mais de simples effets du mouvement ou du
repos.
Le mouvement seul produit la chaleur avec toutes ses conséquences bonnes
ou mauvaises, ce dont chacun est en état de faire l’application, et le
feu, en raison de sa plus grande subtilité est aussi le plus propre à
recevoir l’impulsion et à la communiquer aux autres corps.
L’air, l’eau et la terre ne sont que les conséquences immédiates et
successives de la formation du feu. La lumière détachée de son foyer,
accumulée par la perte de mouvement et refoulée par une nouvelle et
continuelle émission de substance, s’est donnée à elle-même différentes
formes dont nous avons fait la distinction. Dans le langage, les plus
simples de ces formes ont été appelées élémentaires.
La lumière, principe de vie et de mouvement peut-être considérée comme
l’acte unique de la création, tout le reste n’en est que la conséquence.
C’est ce qu’à voulu démontrer Hermès, lorsqu’il dit dans sa Table
d’Émeraude : « Ce qui est dessus est semblable à ce qui est dessous et
ce qui est dessous est semblable à ce qui est dessus pour faire au moyen
de ces deux choses le miracle d’une seule chose. »
Le « tout en toutes choses » de Basile Valentin n’est qu’une citation
abrégée de cette proposition et de la vérité qu’elle renferme, que tous
les Sages de l’Antiquité ont reconnue ; l’Univers signifiant l’unité
retournée ou renversée en a reçu sa dénomination.
Je puis citer encore à l’appui de mon assertion l’Évangile de saint Jean
où il est dit : « La lumière était dans les ténèbres et les ténèbres ne
l’ont point comprise », car son application morale ne fait que justifier
le fait qui lui a servi de base.
Les substances gazeuses et aériformes sont de nature chaotique plutôt
qu’élémentaire, et s’invertissent facilement en l’élément dont elles se
rapprochent le plus. Les météores de toute espèce, sans en excepter les
aérolithes ou pierres d’air, prennent d’elles leur origine, cependant
leur forme est toute aérienne et fait voir qu’elles sont sous la
dépendance de cet élément, mais comme tout ce qui luit n’est pas or,
tout ce qui a légèreté et l’apparence de l’air n’est pas air. C’est le
médium dont ces substances tiennent leur forme à qui cette dénomination
appartient.
L’eau même, celle des pluies et de la rosée, n’est qu’un composé de
substances gazeuses et auxquelles le feu et l’action de la lumière ont
donné la forme d’eau ; mais c’est la forme et non la substance qu’il
faut considérer ici comme élément ; or j’entends par forme ce qui en
fait le lien et qui fait aussi celui de tous les corps, même du
verre.
La terre que nous cultivons n’est pas non plus l’élément que nous lui
faisons représenter ; elle n’est en fait qu’un grand amas de débris de
corps des trois règnes dans le chemin de la destruction. Il est vrai de
dire qu’elle contient quelques portions de la terre première et
élémentaire, car indépendamment de celle que l’eau lui fournit sans
cesse elle en reprend elle-même la forme par sa destruction journalière.
Ainsi la fin de toutes choses ressemble à son commencement et la mort
devient le principe d’une nouvelle vie. C’est ce que les Anciens ont
reconnu et expérimenté et qu’ils nous ont représenté sous la forme du
serpent qui se mord la queue pour en perpétuer le souvenir.
Lors donc que vous lisez quelque traité des Anciens sur l’étude de la
Nature, n’entendez pas pour éléments les substances crues, indigestes et
mortifères que je viens de vous signaler, mais recherchez-en le Centrum
Centri par quelque procédé ingénieux et de votre propre fonds, car les
Sages le veulent ainsi, tant pour empêcher les abus que la profanation
de cette science, au moyen de laquelle la société pourrait être
bouleversée et anéantie. Ne craignez donc pas de vous livrer à l’étude
de notre science, et employez pour l’approfondir et en connaître les
mystères, tous les efforts du raisonnement, puisqu’il n’y a que ce moyen
pour sortir du labyrinthe dans lequel vous vous êtres peut-être
légèrement engagés.
N’attendez surtout aucune preuve de nos dires, car personne ne sera
tenté de vous en administrer. Je veux parler de cette preuve irrévocable
que donne l’expérience. Mais puisque d’autres l’ont acquise par les
seuls moyens que je vous donne, ne désespérez pas du succès. J’ose même
vous le garantir si vous vous décidez à suivre mes conseils et à ne pas
vous en écarter : car je vous enseigne le droit chemin et je veux vous
sortir des pas perdus dont la route est partout semée.
Retournez les éléments, dit Aristote, et vous trouverez ce que vous
cherchez. Cette proposition, l’une des plus importantes, ayant mis les
esprits en mouvement, chacun s’est mis à la recherche d’une matière
première pour arriver à ce but, pensant bien que les éléments isolés ne
pouvaient y conduire, tandis qu’un corps qui en était tout composé et
encore dans son état de simplicité était le seul qu’on pouvait
raisonnablement mettre en œuvre pour chercher le point de perfection. À
force de chercher, quelques-uns l’ont enfin rencontré, mais ne trouvant
rien dans la Nature capable de le dissoudre, malgré sa simplicité, et ne
pouvant en extraire les éléments par aucun autre moyen, ils s’avisèrent
de remonter vers leur source commune, et y ayant puisé, ils vinrent
enfin heureusement à bout de leur dessein.
Soyez donc assuré que sans l’eau ignée composée de la pure lumière du
soleil et de la lune, il vous sera impossible de vaincre les nombreux
obstacles qui se multiplieront encore à vos regards lorsque vous
tenterez le passage de ce fameux détroit qui conduit à la mer des
Sages ; cette eau que quelques-uns nomment avec raison esprit universel
et que l’anglais Dickinson a suffisamment fait connaître, est d’une si
grande vertu et pénétration que tous les corps qui en sont touchés
retournent facilement à leur premier être.
J’ai déjà fait connaître que ce n’était pas l’eau de pluie ni de rosée
qui convenait à cette opération. J’ajouterai ici que ce n’est point non
plus l’eau d’une espèce de champignon appelé communément Flos Cœli ou
Fleur du Ciel et que l’on prend fort improprement pour le Nostoc des
Anciens, mais une eau admirable tirée par artifice des rayons du soleil
et de la lune. Je dirai encore que les sels et autres aimants qu’on
emploie pour tirer l’humidité de l’air ne sont bons à rien dans cette
circonstance, et qu’il n’y a que le seul feu de Nature dont on puisse
ici se servir utilement. Ce feu renfermé au centre de tous les corps a
besoin d’un certain mouvement pour acquérir cette propriété attractive
et universelle qui vous est nécessaire, et il n’y a dans le monde qu’un
seul corps où il se trouve avec cette condition ; mais il est si commun
qu’on le rencontre partout où l’homme peut aller ; c’est pourquoi
j’estime qu’il ne vous sera pas difficile de le rencontrer.
M. Bruno de Lansac, auteur du commentaire sur l’ouvrage ayant pour titre
La Lumière sortant des Ténèbres, dit savamment que le feu vit
d’air, et que c’est aux lieux où l’air abonde le plus qu’il faut
chercher le soufre des Sages, car il appelle cette eau indifféremment
soufre ou mercure, d’autant qu’elle contient l’un et l’autre, et qu’elle
jouit de leurs propriétés. Ce n’est cependant pas tout à fait à la
lettre qu’il faut prendre ces paroles. Je recommande seulement de suivre
attentivement cet auteur lorsque, passant en revue les règnes de la
Nature, il fait une démonstration précise de l’emploi de cet élément
pour l’entretien de chacun d’eux. Ce chapitre, bien médité, sera d’un
grand secours aux amateurs de la science, et je ne puis trop les engager
à en faire l’objet d’une étude particulière.
J’ai dit que la lumière était la source commune non seulement des
éléments mais encore de tout ce qui existe, et que c’est à elle, comme à
son principe, que tout doit se rapporter. Le soleil et les étoiles fixes
qui nous l’envoient avec tant de profusion en sont les générateurs, mais
la lune, placée intermédiairement, l’attrempant de son humidité, lui
communique une vertu générative au moyen de laquelle tout se régénère
ici-bas.
Tout le monde sait aujourd’hui que la lumière que la lune nous envoie
n’est qu’un emprunt de celle du soleil, à laquelle vient se mêler la
lumière des autres astres. La lune est par conséquent le réceptacle ou
foyer commun dont tous les philosophes ont entendu parler ; elle est la
source de leur eau vive. Si donc vous voulez réduire en eau les rayons
du soleil, choisissez le moment où la lune nous les transmet avec
abondance, c’est-à-dire lorsqu’elle est pleine ou qu’elle approche de
son plein ; vous aurez par ce moyen l’eau ignée des rayons du soleil et
de la lune dans sa plus grande force.
Mais il est encore certaines dispositions indispensables à remplir, sans
lesquelles vous ne ferez qu’une eau claire et inutile.
Il n’est qu’un temps propre à faire cette récolte des esprits astraux.
C’est celui où la Nature se régénère, car à cette époque l’atmosphère
est toute remplie de l’esprit universel. Les arbres, les plantes qui
reverdissent, et les animaux qui se livrent au pressant besoin de la
génération nous font particulièrement connaître sa bénigne influence. Le
printemps et l’automne sont par conséquent les saisons que vous devez
choisir pour ce travail, mais le printemps surtout est préférable.
L’été, à cause des chaleurs excessives qui dilatent et chassent cet
esprit, et l’hiver, à cause du froid qui le retient et l’empêche de
s’exhaler, sont hors d’œuvre. Dans le midi de la France le travail peut
être commencé au mois de mars et repris en septembre, mais à Paris et
dans le reste du Royaume ce n’est au plus tôt qu’en avril qu’on peut le
commencer, et la seconde sève est si faible que ce serait perdre son
temps que de s’en occuper en automne.
Il faut savoir maintenant que l’influence astrale se fait préférablement
sentir vers le nord, que c’est vers le nord que se tourne constamment
l’aiguille aimantée, et que c’est vers le nord que les fluides
électriques, galvaniques et magnétiques portent tous leurs efforts.
C’est donc aussi vers cette région que vous tournerez votre appareil,
car l’expérience a prouvé que de tout autre côté vous ne trouverez point
cet esprit. Il faut aussi que le ciel soit pur et qu’il n’y ait point de
vent autre que la fraîcheur agitée de la nuit, car sans cela on
obtiendrait qu’un esprit très faible et incapable d’action.
On peut commencer le travail aussitôt que le soleil est couché, et le
continuer toute la nuit ; mais il faut le cesser lorsqu’il se lève, car
sa lumière disperse l’esprit et on ne recueille plus qu’un flegme
inutile. Les philosophes ont tenu jusqu’ici ces choses très secrètes ;
ils n’en ont parlé que fort obscurément et toujours sous le voile de
l’allégorie. D’Espagnet, le Cosmopolite et quelques autres ont fait des
descriptions ingénieuses de la saison de printemps. Nicolas Flamel, pour
désigner la région du Nord, à feint un voyage à
Saint-Jacques-de-Compostelle, d’où il est revenu avec un médecin juif
converti, qui après lui avoir enseigné les plus grandes particularités
de l’œuvre meurt à Orléans, où il le fit enterrer à Sainte-Croix.
On voit au ciel la Voie Lactée qui court du midi vers le nord où elle
forme deux branches dont la direction est variable en raison du
mouvement de la terre, et dont la boussole suit la variation. Cette voie
lactée est appelée vulgairement le Chemin de Saint-Jacques, parce que
les pèlerins la désignaient ainsi et qu’elle leur sert de guide la nuit
pour leur grand voyage. Elle est aussi le guide du philosophe hermétique
qui la reconnaît dans le midi où elle prend sa source et la suit vers le
nord où est son embouchure. Le médecin juif est le mercure, qu’il trouve
sur sa route, et qui, comme on le sait, révèle tous les secrets de l’art
quand on en est possesseur. Flamel le désigne comme médecin parce qu’il
purge les métaux de leur lèpre et qu’il est vraiment une médecine. Il en
fait un juif converti parce que la lumière prend sa source en Orient et
qu’il en fait un juste emploi. Enfin il le fait mourir à Orléans et
enterrer à Sainte-Croix pour avancer sa fixation, ce que la croix
marquant les quatre points cardinaux de l’atmosphère marque
positivement. C’est donc un mensonge de l’auteur du livre ayant pour
titre Hermippus Redivivus tendant à accréditer son système
imbécile, que la citation qu’il fait du prétendu voyage de Nicolas
Flamel et qu’il ose appuyer de la relation qui lui en fut faite par deux
adeptes se disant ses amis et affirmant sa longue existence.
Basile Valentin fait dire à Adolphe sortant d’un souterrain à Rome et
tenant à la main le petit coffre refermant le figure parabolique du
vieil Adam : « Dans mon extrême ravissement, je regardai au midi où sont
les chauds lions, et puis je me retournai au nord où sont les
ours. »
Saint Didier, auteur du Triomphe Hermétique, dans sa Lettre
aux disciples d’Hermès, dit que l’étude de cette science est comme
un chemin dans les sables où il faut se conduire par l’Étoile du Nord.
Cette étoile a toujours été considérée comme le guide certain de notre
philosophie et c’est elle qui conduisit les bergers à la crèche où
reposait le Sauveur du Monde. Il y a des ouvrages intitulés l’Étoile ou
Le Philosophe du Nord, mais l’abus qu’ont fait de cet emblème un trop
grand nombre d’auteurs et pseudonymes pour se donner du relief et se
faire rechercher, l’ont couvert de tant de défaveurs qu’il a beaucoup
perdu de son prix.
Sachez toutefois que l’esprit astral étant le père nourricier de la
pierre, il en faut recueillir une grande quantité. Cette récolte ne peut
se faire en une seule fois, c’est pourquoi on y emploiera tout le temps
que durera la travail qui est au moins de trois années, car il ne faut
pas s’en tenir à ce que disent les auteurs sur le temps, leurs discours
n’étant que des tissus d’énigmes ou d’allégories dont je donnerai
ailleurs l’explication. Revenons au principal sujet de la
philosophie.
Tous les Sages s’accordent à dire, et c’est une vérité incontestable,
que l’œuvre se fait d’une seule chose à laquelle on n’ajoute rien
d’étranger et dont il n’y a rien à retrancher que les immondices et
superfluités. C’est ainsi que s’exprime Bernard le Trévisan, et son
dire, qu’il a emprunté aux philosophes qui l’ont précédé, a été soutenu
et répété unanimement par tous ceux qui l’ont suivi. Bien des gens
entendant mal cette unité de la pierre, mettent dans un vaisseau qu’ils
nomment un œuf philosophique, une seule matière de leur choix qu’ils
tiennent sur un feu de lampe ou tel autre qu’ils imaginent, et attendent
ainsi vainement sa dissolution. D’autres font des amalgames et ne sont
pas mieux avisés. Ils ne font aucun progrès pour beaucoup de raisons
dont voici les principales :
1) Ils travaillent sur une matière morte, et quand ce serait sur le
véritable sujet de la philosophie, le vase et le feu ne lui sont pas
proportionnés.
2) Ils ignorent que depuis le commencement jusqu’à la fin du travail,
notre matière est double, je veux dire qu’elle a un agent et un patient
sans lesquels il n’y aurait aucune action dans le vaisseau ; que l’agent
fait son office de mâle et le patient celui de femelle et que tous les
deux ensemble, bien que séparés par leur nature, ne constituent qu’un
seul corps qui est nommé à cet effet Rebis ou deux choses en une.
3) Enfin leur travail est tout à fait en sens inverse de celui de la
Nature, car ils ne savent ni dissoudre, ni putréfier, ni distiller, ni
sublimer, ni aucune de nos opérations. Cependant ils ne laissent pas
d’entreprendre, se disant à eux-mêmes : cet art est celui de la Nature,
à qui nous n’avons besoin que de prêter la main, c’est à elle de
l’achever. Marchant ainsi en aveugles et avec tant de confiance, ils ne
peuvent manquer de se heurter à chaque pas qu’ils font dans un si obscur
dédale.
Nous lisons dans l’Évangile qu’il ne vient pas de lys sur des ronces
ni de figues à la place de raisins, que telle est la science, et tel en
sera le fruit, mais qu’un mauvais arbre ne peut produire de bons fruits,
et que, pour cela, il doit être coupé et jeté au feu, mais ces raisons
ne les touchent point, et il n’en sont pas moins persuadés de réussir.
Cependant, voyant la mauvaise fin de leur travail, ils devraient
s’amender et reconnaître leur faute, mais, bien loin de là, ils
l’attribuent à quelque accident qu’ils n’ont pu prévoir, et se remettent
avec plus de courage encore à leur sot ouvrage. Mais laissons ces
ignorants souffler à loisir de vaines fumées et ne nous occupons plus
que du choix d’une matière et de sa préparation. Il s’agit moins de
passer en revue les substances des trois règnes que d’examiner leur
composition, pour savoir de quoi elles ont été formées. À la première
vue cette difficulté paraît insurmontable, elle est grande à la vérité,
mais pas autant qu’on pourrait se l’imaginer, car :
1) Nous n’avons besoin pour ce travail, ni d’alambic, ni de cornues,
encore moins de sels, d’esprits ardents, acides ou corrosifs.
2) Nous savons au surplus que toutes les choses de ce monde ont une même
origine et qu’elles ne diffèrent entre elles que par le mélange des
éléments, mais tels que je les ai dépeints plus haut.
3) Il ne nous reste plus en troisième lieu qu’à rechercher exactement le
point de leur formation.
Considérez que le ciel et la terre ont premièrement existé, que le
ciel servant d’agent ou de mâle, et la terre de patient ou de femelle,
ont donné naissance à toutes choses ; cependant ils n’étaient pas
distincts l’un de l’autre et ils ne formaient d’abord qu’une masse
ténébreuse et abominable, mais la lumière en ayant été séparée et les
cieux en ayant été établis, la masse s’ébranla et donna signe de vie.
Les éléments furent formés, l’univers et tout ce qu’il renferme parut
ensuite, et cet ordre si admirable de choses subsiste depuis cette
époque et demeurera ainsi jusqu’à ce qu’il plaise au souverain Médiateur
de le changer.
La vie telle qu’on voudra la considérer n’est qu’un combat de deux
substances ou un échange continuel de lumière et de ténèbres, l’une de
ces substances prend alternativement la place de l’autre et fait tantôt
fonction de mâle et tantôt de femelle, de manière que quant il plaît au
divin auteur, tout se change en une pure lumière ou tout retourne dans
les ténèbres cimmériennes, ce qui fait voir que la lumière et les
ténèbres ne sont qu’une même chose, changée de forme et de valeur par le
développement ou le resserrement de la substance, que de là provient un
attrait mutuel d’où ressort, avec le mouvement, l’inversion élémentaire
de la substance.
Qui habet aures audiendi audiat.
