Ivan LOPUKHIN (1756-1816)
Quelques traits de l’Église Intérieure (Moscou 1798)
(traduction en français par Lopukhin lui-même, Paris 1799 puis 1801)
Chapitre VIII : Des principaux moyens pour entrer dans les voies de la vie divine
A. La Violence faite à la volonté.
B. La Prière.
C. L'Abstinence.
D. Œuvres de Charité.
E. L’Étude de la nature et de soi-même.
L’Étude de la nature et de soi-même.
21 - Il est certain que la sagesse, qui a tout créé, a découvert à ses élus qui l’aiment le secret de sa création, par lequel leur est révélée sa composition la plus intime, et l’action diverse de l’esprit de la nature, profondément caché et mû par l’esprit de Dieu, dans la matière principe (prima materia), dans cette terre immatérielle dont tout a été formé. Depuis la chute des créatures, elle s’est revêtue de l’enveloppe grossière élémentaire, qui subsistera jusqu’à l’heureux accomplissement des temps, où sortiront d’elle un nouveau ciel et une nouvelle terre.
Il est hors de doute qu’une telle révélation existe en effet ; nous en voyons l’exemple dans la Sagesse de Salomon, et dans d’autres, auxquels Dieu, qui répartit ses dons conformément au plan de sa création, a accordé cette révélation par sa sagesse. Celui qui en nierait la possibilité et l’existence nierait à la fois l’amour et la toute-puissance de Dieu.
22 - La connaissance vraie et vive du secret de la création, la vue intuitive de la lumière de la nature, ou la vue de l’action que son esprit manifeste dans cette terre immatérielle dont j’ai parlé, et qui est, pour ainsi dire, son véhicule primitif, ne s’obtient que par la lumière de la grâce, qui illumine l’âme dans la vie nouvelle de la régénération.
Mais la théorie de cette connaissance est exposée, autant qu’elle peut l’être par le moyen de lettres, dans les écrits des hommes saints, que cette sagesse, qui a tout créé, a doués de la lumière de cette connaissance : ce sont ses élus, destinés à la communiquer seulement à ceux de ce monde qui y sont appelés, d’après le plan éternel de sa divine économie.
Il y a cependant beaucoup d’hommes saints et favorisés de Dieu, à qui il n’a pas été donné de contempler l’éclat de cette lumière dans la nature.
Plusieurs hommes, appartenant à la première classe des élus, au nombre des âmes les plus purifiées et arrivées même aux plus hauts degrés de la régénération, ont pénétré l’action secrète et intime de Jésus-Christ dans les âmes, et les mystères de la vie future, et ils les ont décrits ; ils ont même eu le don apostolique de former Jésus-Christ dans les cœurs des autres ; mais, malgré ces grands avantages, ils n’eurent pas le don de la connaissance claire de l’organisation intérieure de la création, de l’essence primitive de la nature, et de l’action de son esprit dans les êtres créés.
Les voies de la sagesse du Seigneur sont aussi innombrables qu’incompréhensibles ; mais elles mènent toutes au salut ; elles sont toutes admirables, mystérieuses à la fois et lumineuses. Les rayons de cet inaccessible soleil de justice sont sans nombre, et chacun d’eux est un océan de lumière et de vérité.
23 - La connaissance vivante de la nature est avantageuse à celui-là même qui est déjà avancé dans la voie de la régénération en Jésus-Christ. Elle sert à l’affermir et à le fortifier, en lui donnant une idée plus vaste de la grandeur et de la bonté de celui qui le régénère, d’autant plus que, dans les chutes et les achoppements qui se rencontrent sur la voie même de la régénération, cette connaissance de la nature est utile, comme servant d’encouragement et de soutien dans la foi, que l’ennemi s’efforce d’affaiblir dans les âmes qui sont déjà prêtes à être unies à Jésus-Christ, notre Sauveur.
24 - Quels avantages ne doit-on pas se promettre, dans ces occasions, de la connaissance qui manifeste dans la plus petite des créatures, dans la plante la plus chétive, l’image du Verbe incarné, et de tout ce qu’il a opéré pour notre salut ; l’image de tous ses mystères, de sa conception dans le sein de la Vierge immaculée, de sa naissance et de tout ce qu’il a fait, depuis son entrée dans le monde jusqu’à l’entière consommation de son œuvre sur la Terre : l’image qui en présente tous les traits ! Combien ne pouvons-nous pas retirer encore du fruit de cet art, par lequel les sages unissent, désunissent et décomposent les êtres, analysent ce qui les compose, et les réduisent à leurs éléments primitifs ? Dans ces opérations, contemplant de leurs yeux les mystères de Jésus-Christ et les effets de sa passion, ils voient en abrégé et en phénomènes chimiques toute l’histoire et les résultats de son incarnation.
Voilà les fruits des connaissances que donne la vraie théosophie et la contemplation réfléchie de la nature.
C’est par là que la sagesse a ramené des incrédules qui, voyant de leurs yeux et touchant de leurs mains ce que la nature renferme de plus caché, forcés par la conviction, ont passé de l’incrédulité à la foi en Jésus-Christ et à la croyance en ses mystères.
25 - Pour ceux dont le travail consiste encore à entrer dans la voie de la régénération qui unit l’homme à Jésus-Christ, la théorie de cette connaissance intime de la nature est aussi d’une grande utilité ; elle se trouve exposée dans les écrits des vrais et divins philosophes. Elle est surtout utile en ce qu’elle donne une idée des opérations d’un Dieu présent à tout. La conviction de cette toute-présence de Dieu sert à exciter un souvenir salutaire de lui, et ce souvenir est un moyen pour faire naître dans l’âme la crainte du Seigneur, qui est le commencement de la sagesse, et la voie qui conduit au vif sentiment de sa présence.
26 - Si la connaissance qui se borne, pour ainsi dire, aux extérieurs du vêtement élémentaire de la nature, qui forme ce que nous nommons les mathématiques, la physique, la chimie, etc. - sciences qu’on enseigne ordinairement dans nos écoles (et qui par leur but sont de la plus grande utilité) - ; si cette connaissance, dis-je, dont les sages de ce monde sont si fiers, procure cet avantage, que de tous ces sages qui s’en occupent, il n’en est pas un qui doute de l’existence de Dieu et de son action sur les créatures : quels avantages ne doit donc pas procurer, à ceux qui cherchent le royaume de Dieu, l’étude de cette connaissance de la nature intérieure et intime qui émane de l’école divine ?
Quelle grande lumière ne doit donc pas apporter la théorie de cette science, qui rompt en quelque façon les fils grossiers de l’enveloppe des créatures, et qui pénètre jusqu’à leur principe et à leur origine ? - qui découvre dans tous les êtres l’image de la Sainte-Trinité, par la trinité qu’elle-même a tracée dans la nature ? - qui développe l’action intérieure et essentielle, laquelle est produite par la sagesse du Créateur, par son Verbe fait chair pour nous sauver ; par Jésus-Christ, qui est la voie, la vérité et la vie ? L’amour qu’on a immédiatement pour lui, et la foi, constituent le vrai chrétien, de même que l’union de l’homme avec lui est dans toute l’éternité le but de son incarnation, de sa rédemption et du bonheur des créatures.
N.B. - Il faut remarquer ici que celui qui n’a jamais senti vivement et immédiatement dans son cœur la foi et l’amour pour Jésus-Christ ne saurait concevoir même une idée du vrai christianisme.
27 - Il n’est pas enjoint à tous ceux qui cherchent le royaume de Dieu de se livrer à l’étude des secrets de la nature ; par conséquent ils ne sont pas tous appelés à s’en occuper.
Mais que ceux qui s’y adonnent ne la regardent que comme un moyen qui conduit à la voie de ce royaume ; qu’ils ne s’y livrent que pour l’amour et pour obéir à la volonté du Roi qui y règne.
Qu’ils se gardent bien de vouloir user de leurs forces naturelles dans cette étude secrète, pour y pénétrer au-delà des bornes qui leur sont prescrites ; qu’ils ne se proposent pas le but impur d’y trouver un aliment à leur propriété.
Qu’ils ne songent pas que cette recherche des mystères de Dieu soit faite pour être un objet de leur curiosité ou de leur amusement. J’ose dire qu’il vaut mieux chercher ses délassements au jeu, à la chasse, ou partout ailleurs que là ; car le degré du péché est ici en proportion avec le degré de sainteté de l’objet dont on abuse.
28 - Ainsi, quoique la grâce du Sauveur ait ouvert à tout le monde la voie qui mène à son royaume, il n’est cependant pas ordonné à tous de faire leur étude de la création et de la nature.
On ne saurait trop répéter que l’amour pour Jésus-Christ est la seule voie absolument nécessaire, invariable et universelle, qui conduit au royaume de Dieu. C’est l’unique nécessaire. Heureux celui qui choisit la meilleure part !
Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et toutes ces choses (qui sont nécessaires) vous seront données par dessus.
29 - La vraie connaissance de soi-même se découvre par degrés à l’homme, lorsqu’il se dépouille du vieil homme et qu’il marche dans la vie nouvelle divine. La lumière de la grâce, en éclairant l’homme qui est dans la voie de la régénération, lui ouvre les yeux intérieurs, à proportion qu’il croît et grandit dans cette voie ; elle dissipe devant lui les ténèbres que le péché y répand, et qui le cachaient à lui-même. Alors se déchire le voile de l’aveuglement, et l’homme voit l’abîme où sa chute l’entraînait ; il ressent vivement toute l’horreur du péché et toute sa misère, qui n’a d’autre source que dans son cœur qui s’est éloigné de l’amour de Dieu.
La croix intérieure purifie par des souffrances salutaires tout le limon des péchés, et en dissipe l’affreux amas que le péché originel avait accumulé ; elle renverse la haie épaisse qu’élève le cœur charnel et impur ; par là elle ouvre une voie libre à la naissance du cœur spirituel, pur, et nouveau ; elle rompt jusqu’au dernier fil le vieux vêtement de l’âme qui enveloppe le nid du péché ; alors le moi, cette racine du péché, se montre à nu et a horreur de lui-même.
Cette croix intérieure et salutaire, pour accomplir son œuvre, refond dans le creuset de la purification tout l’être du régénéré, et efface jusqu’aux dernières traces toute l’impureté du vieil homme ; car, tant qu’il y reste encore la moindre tache de cette souillure, le royaume de Dieu ne peut se manifester à l’âme dans toute sa plénitude, et Dieu ne saurait y établir sa demeure.
Le feu de la croix, ou le baptême du feu, doit enfin détruire le dernier recoin du péché et emporter jusqu’à la plus petite fibre de cette racine de tout mal, qui est le moi, et qui doit être anéanti.
Ce dernier effet de la croix intérieure découvre à l’homme la connaissance la plus sublime de lui-même ; car il lui fait sentir vivement, et dans toute son étendue, quelle est sa bassesse et son néant ; cet effet est à la fois infiniment cruel et doux pour le pécheur qui, connaissant parfaitement à quel point il est criminel devant Dieu, se repent et fait des efforts pour s’unir inséparablement à lui par le pur amour.
Ô douleur affreuse et salutaire ! ô mort par laquelle on ressuscite à la vraie vie, avant-coureur d’une béatitude inaltérable et éternelle !
30 - Mais, pour ceux qui ne font encore qu’entrer dans la voie qui conduit à la vie intérieure et divine, il leur est utile de s’avancer dans la connaissance de soi-même par les écrits des vrais philosophes, qui contiennent la théorie de cette connaissance puisée dans la lumière de l’école céleste.
Instruit ainsi dans cette connaissance, on doit soigneusement en étudier les préceptes, s’examiner soi-même, observer les mouvements de son cœur, les motifs et toutes les causes secrètes qui le font agir.
Cette étude nous procurera de grandes lumières sur nous-mêmes. Souvent nous nous verrons absolument faibles, stupides, déshonnêtes, méprisables, et précisément là où nous nous imaginions être forts, raisonnables, vertueux, dignes des hommages et du respect des autres. Nous verrons que les mêmes œuvres, que notre esprit, notre justice et notre amour imaginaires nous représentaient comme les plus belles de notre vie, ne sont dans le fond que des sacrifices portés à l’idole hideuse du vil intérêt et de notre amour-propre, et combien nous sommes éloignés de cet amour pur et désintéressé, qui de tout bien est le commencement et la fin.
(Ivan LOPUKHIN - Quelques traits de l’Église Intérieure - chap. VIII, E)
