Le trépas
Dans l'Inde classique, par exemple, la mort ne s'oppose pas à la vie. La vie, c'est ce qu'il y a entre la naissance et la mort. La naissance et la mort sont des passages.
Admirons donc comment on passait à Port-Royal, ce haut lieu de la spiritualité au XVIIe siècle.
Madeleine de Boullogne - Derniers sacrements à Port-Royal des Champs


La mort de Blaise Pascal
La veille de sa mort, un ecclésiastique (un homme d’une très grande
science et d’une très grande vertu) l’étant venu voir comme il l’avait
souhaité, et ayant demeuré une heure avec lui, il en sortit si édifié
qu’il me dit :
« Allez, consolez-vous ; si Dieu l’appelle, vous avez bien sujet de le
louer des grâces qu’il lui fait : j’avais toujours admiré beaucoup de
grandes choses en lui, mais je n’y avais jamais remarqué la grande
simplicité que j’y viens de voir ; cela est incomparable dans un esprit
tel que le sien, je voudrais de tout mon cœur être en sa place. »
M. le curé de Saint-Étienne, qui l’a vu dans toute sa maladie, y voyait
la même chose, et disait à toute heure :
« C’est un enfant, il est humble, il est soumis comme un enfant. »
[…]
M. le Curé, entrant dans sa chambre avec le Saint Sacrement, lui cria :
« Voici celui que vous avez tant désiré. »
Ces paroles achevèrent de le réveiller ; et comme Monsieur le Curé
approcha pour lui donner la communion, il fit un effort, et il se leva
seul à moitié pour le recevoir avec plus de respect ; et M. le curé
l’ayant interrogé, suivant la coutume, sur les principaux mystères de la
foi, il répondit distinctement : « Oui, Monsieur, je crois tout cela, et
de tout mon cœur. »
Ensuite il reçut le Saint Viatique et l’Extrême-Onction avec des
sentiments si tendres qu’il en versait des larmes. Il répondit à tout et
remercia Monsieur le Curé ; et lorsqu’il le bénit avec le saint ciboire,
il dit : « Que Dieu ne m’abandonne jamais ! » qui furent comme ses
dernières paroles.
Car, après avoir fait son action de grâces, un moment après, les
convulsions le reprirent, qui ne le quittèrent plus, et qui ne lui
laissèrent pas un instant de liberté d’esprit : elles durèrent jusqu’à
sa mort, qui fut vingt-quatre heures après, le dix-neuvième d’août mille
six cent soixante et deux, à une heure du matin, âgé de trente-neuf ans
et deux mois.
(La vie de M. Pascal, par Gilberte Périer)
Lettre d’Isabelle Rimbaud à sa mère.
(rendue publique la première fois en 1921, dans le livre d’Isabelle Rimbaud « Rimbaud mourant »)
Marseille, mercredi 28 octobre 1891.
Dieu soit mille fois béni ! J’ai éprouvé dimanche le plus grand
bonheur que je puisse avoir en ce monde. Ce n’est plus un pauvre
malheureux réprouvé qui va mourir près de moi : c’est un juste, un
saint, un martyr, un élu !
Pendant le courant de la semaine passée, les aumôniers étaient venus le
voir deux fois : il les avait reçus, mais avec tant de lassitude et de
découragement qu’ils n’avaient pas osé lui parler de la mort.
Samedi soir, toutes les religieuses firent ensemble des prières pour
qu’il fasse une bonne mort. Dimanche matin, après la grand-messe, il
semblait plus calme et en pleine connaissance : l’un des aumôniers est
revenu et lui a proposé de se confesser ; et il a bien voulu !
Quand le prêtre est sorti, il m’a dit, en me regardant d’un air troublé,
d’un air étrange : « Votre frère a la foi, mon enfant. Que nous
disiez-vous donc ? Il a la foi, et je n’ai même jamais vu de foi de
cette qualité ! »
Moi, je baisais la terre en pleurant et en riant. O Dieu ! quelle
allégresse ! quelle allégresse, même dans la mort, même par la mort !
Que peuvent me faire la mort, la vie, et tout l’univers et tout le
bonheur du monde, maintenant que son âme est sauvée ! Seigneur,
adoucissez son agonie, aidez-le à porter sa croix, ayez encore pitié de
lui, ayez encore pitié, vous qui êtes si bon ! oh oui, si bon. Merci mon
Dieu, merci !
Quand je suis rentrée près d’Arthur, il était très ému, mais ne pleurait
pas ; il était sereinement triste, comme je ne l’ai jamais vu. Il me
regardait dans les yeux comme il ne m’avait jamais regardée. Il a voulu
que je m’approche tout près, il m’a dit :
« Tu es du même sang que moi : crois-tu, dis, crois-tu ? »
J’ai répondu : « Je crois ; d’autres plus savants que moi ont cru,
croient ; et puis je suis sûre à présent, j’ai la preuve, cela
est ! »
Et c’est vrai, j’ai la preuve aujourd’hui !
Il m’a dit encore avec amertume : « Oui, ils disent qu’ils croient, ils
font semblants d’être convertis, mais c’est pour qu’on lise ce qu’ils
écrivent, c’est une spéculation ! »
J’ai hésité, puis j’ai dit : « Oh ! non, ils gagneraient davantage
d’argent en blasphémant ! »
Il me regardait toujours avec le ciel dans les yeux ; moi aussi. Il a
tenu à m’embrasser, puis :
« Nous pouvons bien avoir la même âme, puisque nous avons un même sang.
Tu crois alors ? »
Et j’ai répété : « Oui, je crois, il faut croire. »
Alors il m’a dit : « Il faut tout préparer dans la chambre, tout
ranger : il va revenir avec les sacrements. Tu vas voir, on va apporter
les cierges et les dentelles : il faut mettre des linges blancs partout.
Je suis donc bien malade ! »
Il était anxieux, mais pas désespéré comme les autres jours, et je
voyais très bien qu’il désirait ardemment les sacrements, la communion
surtout. Depuis, il ne blasphème plus jamais ; il appelle le Christ en
croix, et il prie. Oui, il prie, lui !
Mais l’aumônier n’a pas pu lui donner la communion. D’abord, il a craint
de l’impressionner trop. Puis, Arthur crachant beaucoup en ce moment et
ne pouvant rien souffrir dans sa bouche, on a eu peur d’une profanation
involontaire. Et lui, croyant qu’on l’a oublié, est devenu triste ; mais
il ne s’est pas plaint.
La mort vient à grands pas. Je t’ai dit dans ma dernière lettre, ma
chère maman, que son moignon était fort gonflé. Maintenant c’est un
cancer énorme entre la hanche et le ventre, juste en haut de l’os. Ce
moignon, qui était si sensible, si douloureux, ne le fait presque plus
souffrir. Arthur n’a pas vu cette tumeur mortelle : il s’étonne que tout
le monde vienne voir ce pauvre moignon auquel il ne sent presque plus
rien ; et tous les médecins (il en est déjà bien venu dix depuis que
j’ai signalé ce mal terrible) restent muets et terrifiés devant ce
cancer étrange.
