Jean Brun (1919-1994)
Les Pères qui partaient au désert n’avaient pas soif parce qu’ils étaient au désert, mais ils allaient au désert parce qu’ils avaient soif.
Ni possesseurs du Vrai, ni dépossédés de lui, nous ne devons pas vivre seulement pour les espoirs où nous donnons des rendez-vous au temps, nous devons vivre dans et par l’Espérance qui nous ouvre à ce que la société des hommes ne saurait nous offrir.
Galilée venait d’énoncer la loi de la chute des corps qui constitue
la première loi physique de type moderne, puisque des quantités,
impliquant des observations et des mesures, y sont mises en rapport.
Mais la formulation de cette loi n’avait pas seulement une importance
considérable pour l’histoire des sciences.
D’une part, en effet, elle impliquait qu’une méditation sur la chute des
créatures ait été remplacée par une observation de la chute des
corps.
D’autre part, le temps n’était plus ce qui était mesuré à l’homme, il
devenait ce que l’homme mesurait.
Quant à l’espace il cessait d’être ce qui glorifiait la gloire de Dieu
pour devenir l’objet d’étude de la géométrie et de la physique, idée que
reprendra Descartes.
Cette notion d’Âme du Monde, pour utiliser la formule qui aura cours
après Platon (Platon parle de l’Âme du Tout), est un concept tout à fait
étranger à l’homme moderne, qui est tenté de n’y voir qu’une séquelle de
mentalité primitive. Or une telle notion est l’omphalos d’une
Atlantide engloutie dont tous les vestiges devraient être pour nous
l’occasion de faire le bilan de ce que nous sommes devenus.
La notion d’Âme du Monde nous paraît une superstition vide de sens parce
que nous considérons le monde comme une machine. Or Platon et ses
contemporains voyaient en ce Monde un vivant qui était animé parce qu’il
possédait une âme. Du monde-organisme au monde-machine existe une
distance considérable.
Nous nous trouvons en présence d’une perspective où la scission moderne
entre animé signifiant doué d’une âme et animé signifiant mû n’a pas
encore été consommée : tout ce qui se meut, des astres aux vivants, se
meut parce que possédant une âme. Il en résulte que le mouvement ne
ressortit pas au domaine d’un mécanisme d’essence matérialiste, mais
qu’il relève de la vie à quelque niveau que ce soit. Le dynamisme cher à
l’Antiquité s’inscrit dans une physique, c’est-à-dire dans une étude de
la Nature, dans laquelle tout se meut, croît et se manifeste à la façon
de la plante qui germe à partir de la graine.
On ne rend pas compte de la vie du Monde en termes de fonctionnement,
mais bien en termes de comportement. L’homme n’est pas situé dans le
monde comme dans un milieu dont il subirait les pressions ou dont il se
contenterait de faire l’inventaire, il est en symbiose avec le monde car
son âme est une partie de celle du Monde.
Le Monde n’est pas un simple cadre à l’intérieur duquel nous aurions à
nous repérer ou que nous serions invités à modifier. La démesure et la
violence commencent à partir du moment où nous voulons transformer les
structures anatomo-physiologiques du monde, car de telles œuvres ne
peuvent qu’engendrer des conséquences monstrueuses.
