alchimie & mystique  - 050 -


Madame Guyon (1648-1717) - 5 -


Anecdotes


Sitôt que je fus baptisée, on examina la cause de ces pâmoisons continuelles, et l’on vit que j’avais au bas du dos une apostume [tumeur purulente, abcès] d’une grosseur prodigieuse ; on y fit des incisions, et la plaie était si grande que le chirurgien y pouvait mettre la main toute entière.
(Vie écrite par elle-même)


De tous les songes mystérieux que j’ai eus, il n’y en a eu aucun qui m’ait fait plus d’impression que celui-là et dont l’onction de la grâce ait duré plus longtemps ; Il me semble, qu’étant avec une autre personne de mes amies, nous montions une grande montagne, au bas de laquelle il y avait une mer orageuse et remplie d’écueils, laquelle il fallait avoir traversée avant que de venir à la montagne qui était toute couverte de cyprès. Lorsque nous l’eûmes montée, nous trouvâmes à son sommet une autre montagne environnée de haies, et qui avait une porte fermant à clef. Nous y frappâmes, mais ma compagne redescendit, ou demeura à la porte, car elle n’entra point avec moi.
Le maître me vint ouvrir la porte, qui fut refermée à l’instant. Le Maître n’était autre que l’Époux, qui, m’ayant pris par la main, me mena dans le bois, qui était de cèdres. Cette montagne s’appelait le mont Liban. Il y avait dans ce bois une chambre où l’Époux me mena et dans cette chambre deux lits. Je lui demandai pour qui étaient ces deux lits, il me répondit : « Il y en a un pour ma Mère et l’autre pour vous, mon Épouse. »
Il y avait dans cette chambre des animaux farouches de leur nature et opposés, qui vivaient ensemble d’une manière admirable : le chat se jouait avec l’oiseau et il y avait des faisans qui me venaient caresser ; le loup et l’agneau vivaient ensemble. […] Ce lieu ne respirait que candeur et innocence. […] L’Époux me dit, se retournant vers moi : « Je vous ai choisie, mon Épouse, pour retirer ici, auprès de vous, toutes les personnes qui auront assez de cœur pour passer cette mer effroyable et y faire naufrage. »
Je m’éveillai là-dessus si pénétrée de ce songe que l’onction m’en demeura plusieurs jours.
(Vie écrite par elle-même)


Un jour que j’avais résolu d’aller à Notre-Dame à pied, je dis au laquais qui me suivait de me mener par le plus court. La providence permit qu’il m’égarât. Comme j’étais sur un pont, il vint à moi un homme assez mal vêtu. Je crus que c’était un pauvre ; je me mis en devoir de lui donner l’aumône. Il me remercia et me dit qu’il ne la demandait pas, et s’approchant de moi il commença son entretien par la grandeur infinie de Dieu, dont il me dit des choses admirables. Il me parla ensuite de la Sainte Trinité d’une manière si grande et si relevée que tout ce que j’en avais ouï dire jusqu’alors me parut des ombres comparé à ce qu’il m’en dit. Continuant, il me parla du Saint Sacrifice de la messe, de son excellence, du soin que l’on devait avoir de l’entendre et d’y assister avec respect.
Cet homme, qui ne me connaissait point, et qui ne voyait pas même mon visage, qui était couvert, me dit ensuite : « Je sais, Madame, que vous aimez Dieu, que vous êtes fort charitable et que vous donnez beaucoup d’aumônes (et bien d’autres choses des qualités que Dieu m’avait données) ; mais cependant, dit-il, vous êtes bien éloignée du compte. Dieu veut bien autre chose de vous. Vous aimez votre beauté ».
Puis me faisant une peinture naïve mais véritable de mes défauts, mon cœur ne pouvait désavouer ce qu’il me disait. Je l’écoutais en silence et avec respect, durant que ceux qui me suivaient disaient que je m’entretenais avec un fou. Je sentais bien qu’il était éclairé de la véritable sagesse. Il me dit de plus que Dieu ne voulait pas que je me contentasse de travailler comme les autres à assurer mon salut en évitant seulement les peines de l’enfer, mais qu’il voulait de plus que j’arrivasse à une telle perfection en cette vie que j’évitasse même celles du purgatoire.
Dans cet entretien, le chemin, quoique long, me paraissait court : je ne m’en aperçus qu’à mon arrivée à Notre Dame, où mon extrême lassitude me fit tomber en défaillance.
Ce qui me surprit, c’est qu’en étant arrivé au pont au Double et regardant de tous côtés, je n’aperçus plus cet homme et ne l’ai jamais vu depuis. Je lui demandai, l’entendant parler de la sorte, qui il était : il me dit qu’il avait été autrefois crocheteur, mais qu’il ne l’était plus.
La chose ne me fit pas tout à fait autant d’impression alors qu’elle m’en a fait depuis. Je la racontai d’abord comme une histoire, sans dire ce qu’il m’avait dit le dernier ; mais ayant conçu qu’il y avait du divin, je n’en parlai plus.
(Vie écrite par elle-même)


J’écrivis le Cantique des Cantiques interprété selon le sens mystique et la vraie représentation des états intérieurs [Lyon 1688 209 pages] en un jour et demi. La vitesse avec laquelle je l’écrivis fut si grande que le bras m’enfla et me devint tout roide. La nuit il me faisait une forte grande douleur et je ne croyais pas pouvoir écrire de longtemps.[…]
J’ajouterai à ce que je viens de dire sur mes écrits qu’il s’était perdu une partie très considérable du livre des Juges. On me pria de le rendre complet. Je récrivis les endroits perdus. Longtemps après, ayant déménagé, on les trouva où l’on ne se serait jamais imaginé qu’ils dussent être : l’ancien et le nouveau se trouvèrent parfaitement conformes ; ce qui étonna beaucoup de personnes de science et de mérite qui en firent la vérification.
(Vie écrite par elle-même)