Carlos Castaneda (1926-1998)
Castaneda fut célèbre et célébré durant les années 70 du XXe siècle.
Ses livres se vendirent par millions et furent traduits en de nombreuses langues.
Ce sont ses talents d'écrivain (sensibles uniquement dans ses 4 premiers livres - la Tétralogie -) qui amenèrent certains à douter : on aurait affaire non à un ethnologue, mais à un romancier.
À partir des années 80, sa vie et ses livres sombrèrent dans le douteux et la médiocrité.
The beauty of the early books compared to the later books : Carlos
just used to laugh about this and say :
« Why are the later books shitty ? They’re shitty ! I don’t know why I
wrote shitty books ! »
(Amy Wallace, compagne de CC)
He was the most amazing public speaker I’ve ever seen, that was
mojo !
(Amy Wallace)
Ses premiers livres eurent une influence déterminante sur une partie de la jeunesse, révoltée, éveillée et en recherche.
Ci-dessous, l'appréciation du prix Nobel de littérature Octavio Paz, suivie de deux extraits de ses livres.
I am more interested about Castaneda’s work rather than the stories
behind his personality. Who cares if he was from Brazil or Peru ? Who
cares if he really lived with the Yaquis, Mazatecs or Huichol indians ?
Who cares if Don Juan & Don Genaro really existed ?
This is merely ‘poor thinking’. What I am interested on is about
Castaneda’s work : ideas, philosophy, paradigms, etc.
If Castaneda’s books are fiction, great, then they are the best fiction
books I have ever read.
(Octavio Paz)
Pendant mon voyage, ma voiture était tombée en panne dans les
faubourgs d’une ville où je dus séjourner trois jours, le temps de
réparer. En face du garage il y avait un motel ; mais les faubourgs des
villes m’ont toujours déprimé, et j’allai prendre une chambre dans un
hôtel moderne à huit étages, en plein centre de la ville.
Le groom m’indiqua que l’hôtel avait un restaurant au rez-de-chaussée,
et lorsque je descendis pour aller manger je vis qu’il y avait quelques
tables dans une sorte de véranda avec des arcades assez basses. Le coin
était plutôt agréable, et il faisait bon à l’extérieur. Il y avait
quelques tables disponibles, mais je préférai m’installer à l’intérieur
dans une salle mal aérée, car juste avant de sortir j’avais aperçu un
groupe de jeunes cireurs de chaussures assis au bord du trottoir.
J’étais persuadé qu’ils m’auraient rapidement découvert et qu’ils
viendraient m’importuner.
De ma place, au travers de la baie vitrée, je pouvais observer les
jeunes garçons. Deux hommes assez jeunes prirent place à une table sous
la véranda ; les cireurs se précipitèrent, chacun offrant ses services.
Les hommes refusèrent, et à ma grande surprise, les jeunes garçons
n’insistèrent pas et reprirent place au bord du trottoir. Un peu plus
tard trois clients, sans doute des hommes d’affaires d’après leur
costume, quittèrent leur table et s’en allèrent. Immédiatement les
cireurs se ruèrent pour manger les restes de leurs repas. En quelques
secondes les assiettes étaient nettoyées. La même chose se produisit
chaque fois qu’une table était libérée.
Je remarquai que les enfants opéraient méthodiquement. S’ils versaient
par mégarde de l’eau sur la table, ils l’épongeaient de leur chiffon à
briller. Ils étaient extrêmement minutieux dans leurs méthodes
d’insectes ; ils avalaient aussi bien les cubes de glace laissés dans
les verres d’eau que l’écorce et la chair des tranches de citron des
tasses de thé. Rien, absolument rien n’était gaspillé.
Pendant ce séjour je compris qu’un accord existait entre le gérant de
l’hôtel et les cireurs. Ils pouvaient s’installer aux abords du
restaurant pour gagner un peu d’argent avec les clients, et ils étaient
autorisés à manger les restes ; en revanche, ils ne devaient importuner
personne, et ne rien casser.
Après les avoir regardés pendant trois jours s’acharner comme des
vautours sur les plus maigres des restes, je me sentis vraiment abattu.
En sortant de la ville je pensais qu’il n’existait aucun espoir pour ces
enfants déjà conditionnés par leur lutte quotidienne autour de quelques
miettes.
« As-tu pitié d’eux ? s’exclama don Juan.
— Certainement.
— Pourquoi ?
— Parce que le bien-être de mes semblables me préoccupe. Ces enfants
vivent dans un monde laid et médiocre.
— Un moment ! Un moment ! Comment peux-tu prétendre que leur monde est
laid et médiocre ? déclara don Juan d’un ton moqueur. Tu penses sans
doute être mieux loti qu’eux, n’est-ce pas ?
— Certainement. »
Il me demanda pourquoi. Je dis que mon monde, comparé à celui de ces
enfants, était infiniment plus varié, plus riche en expériences et en
chances propres à me satisfaire et à me permettre de me
développer.
Le rire de don Juan éclata, sincère mais néanmoins amical. Il m’annonça
que j’ignorais ce dont je parlais puisque je n’étais pas en mesure de
connaître la richesse et les possibilités du monde de ces enfants.
Je me dis que don Juan s’entêtait ; je pensais vraiment qu’il prenait le
contre-pied de mes déclarations simplement pour m’ennuyer. Très
honnêtement j’étais persuadé que ces enfants n’avaient pas la moindre
chance de développement intellectuel.
J’allais insister à nouveau sur ce point, lorsque brusquement don Juan
me demanda :
« Ne m’as-tu pas dit, un jour, que pour un homme le plus grand œuvre
consistait, à ton avis, à devenir homme de connaissance ? »
Je l’avais dit, et à nouveau je déclarai que devenir homme de
connaissance constituait une des entreprises intellectuelles les plus
importantes que je puisse imaginer.
« Penses-tu que ton monde d’opulence puisse t’aider à devenir homme de
connaissance ? » demanda-t-il d’un ton légèrement sarcastique.
Je ne répondis pas. Il reprit la question sous une forme différente,
imitant ainsi une pratique que souvent j’adoptais avec lui quand je
croyais qu’il m’avait mal compris.
« Autrement dit, continua-t-il avec un large sourire de connivence, car
il n’ignorait pas que j’étais conscient de son jeu, ta liberté et les
moyens dont tu disposes peuvent-ils t’aider à devenir homme de
connaissance ?
— Non, répondis-je fermement.
— Alors, comment peux-tu avoir pitié de ces enfants ? reprit-il d’un ton
très sérieux. Chacun d’entre eux pourrait devenir homme de connaissance.
Tous les hommes de connaissance que je connais ont été des enfants
semblables à ceux que tu as vus en train de dévorer des restes et de
lécher les tables. »
L’argument me laissa perplexe. Je ne m’étais pas apitoyé sur ces
enfants déshérités parce qu’ils n’avaient pas assez à manger, mais parce
que, selon moi, leur monde les avait déjà condamnés à devenir des
handicapés intellectuels.
Cependant, d’après don Juan, chacun d’entre eux pourrait accomplir ce
que je pensais être le summum du développement intellectuel : devenir
homme de connaissance.
Ma pitié était sans objet ; don Juan m’avait acculé le dos au mur.
(Carlos Castaneda - Voir (A Separate Reality - 1971))
Je me rappelai clairement que don Juan m’avait laissé libre, ce jour-là. Il m’avait dit que, si je ne voulais pas l’aider, j’étais libre de le quitter et de ne jamais revenir. J’avais senti alors que j’avais la liberté de choisir mon propre chemin et que je n’avais pas d’autres obligations vis-à-vis de lui.
J’avais quitté sa maison et je m’étais éloigné en voiture, avec un mélange de tristesse et de joie. J’étais triste de quitter don Juan, et pourtant j’étais heureux d’être dégagé de toutes ces activités troublantes. Je pensais à Los Angeles, à mes amis et à toutes les routines de la vie quotidienne qui m’attendaient, des petites routines qui m’avaient toujours fait beaucoup de plaisir. Pendant un moment je fus pris d’euphorie. Je laissais derrière moi les bizarreries de don Juan et de son mode de vie, et j’étais libre.
Cependant mon humeur joyeuse ne dura pas longtemps. Le désir que j’avais de quitter le monde de don Juan était peu sincère. Mes routines avaient perdu leur attraction. J’essayai de réfléchir à ce que je voulais faire à Los Angeles, mais je ne trouvai rien. Don Juan m’avait dit un jour que j’avais peur des gens, et que j’avais appris à m’en défendre en n’ayant aucun désir. Il dit que le fait de ne rien désirer était le plus beau but d’un guerrier. Bêtement, toutefois, j’avais élargi le sens de ne rien désirer, qui était devenu ne rien aimer. C’est ainsi que ma vie était devenue ennuyeuse et vide.
Il avait raison et, pendant que ma voiture vrombissait sur l’autoroute en roulant vers le nord, je finis par être ébranlé complètement par ma propre folie insoupçonnée. Je commençais à réaliser la portée de mon choix. À la vérité, j’abandonnais un monde magique de renouveau perpétuel pour une existence douillette et ennuyeuse à Los Angeles. Les journées vides revinrent à ma mémoire. Je me souvins d’un dimanche en particulier. Je m’étais énervé toute la journée à ne rien faire. Aucun ami n’était venu me rendre visite. Personne ne m’avait invité à une quelconque réunion. Les gens que je voulais voir n’étaient pas chez eux et, ce qui était le comble, j’avais vu tous les films de la ville. En fin d’après-midi, pris d’un désarroi extrême, je fouillai la liste de films de nouveau, et j’en trouvai un que jamais je n’avais voulu voir. Il passait dans une ville située à cinquante kilomètres. J’y allai et je détestai le film, mais même ainsi c’était préférable au désœuvrement.
Sous l’effet du monde de don Juan, j’avais changé. En tout cas sur un point, car depuis notre rencontre, je n’avais pas eu le temps de m’ennuyer. Cela me suffisait ; don Juan était au fond certain que j’allais choisir le monde du guerrier.
Je fis demi-tour et je me dirigeai vers sa maison.
(Carlos Castaneda – Histoires de pouvoir (Tales of Power - 1974))
