Madame Guyon (1648-1717) - 2 -
deuxième étape
Mes dispositions dans ce temps étaient une oraison continuelle. Tout
ce qu’il y avait, c’est que je sentais un grand repos et un grand goût
de la présence de Dieu, qui me paraissait si intime qu’il était plus en
moi que moi-même. Les sentiments en étaient quelquefois plus forts, et
si pénétrants que je ne pouvais y résister.
D’autres fois il était si sec que je ne ressentais que la peine de
l’absence, qui m’était d’autant plus rude que la présence m’avait été
plus sensible. Je croyais avoir perdu l’Amour, il me semblait qu’il ne
devait jamais revenir, et comme il me paraissait toujours que c’était
par ma faute qu’il s’était retiré de moi, cela me rendait
inconsolable.
Si j’avais pu me persuader que c’était un état par où il fallait passer,
je n’en aurais eu aucune peine, car l’amour de la volonté de Dieu
m’aurait rendu toutes choses faciles, le propre de cette oraison étant
de donner un grand amour de l’ordre de Dieu, une foi sublime et une
confiance si parfaite que l’on ne saurait plus rien craindre, ni périls,
ni dangers, ni morts, ni vie, ni tonnerre.
(Vie écrite par elle-même)
Je tombai dans un état de privation très grande et très longue, dans
un état d’affaiblissement et d’entier délaissement, qui m’a duré près de
sept ans. Ô douleur la plus forte des douleurs !
Ce cœur, qui n’était occupé que de son Dieu, ne se trouva plus occupé
que de la créature…
(Vie écrite par elle-même)
Ce degré de mort est extrêmement long, et dure quelquefois les vingt
et trente années, à moins que Dieu n’ait des desseins particuliers sur
les âmes. Et comme j’ai dit que bien peu passaient les autres degrés, je
dis que bien moins passent celui-ci. C’est ce qui a tant étonné de gens
de voir des personnes très saintes avoir vécu comme les anges et mourir
dans des peines terribles et quasi dans le désespoir de leur
salut.
(Les Torrents)
Enfin peu à peu l’âme s’accoutume à la corruption : elle la sent
moins et elle lui devient naturelle, si ce n’est dans de certains
moments qu’elle exhale une puanteur capable de la faire mourir si elle
n’était pas immortelle.
(Les Torrents)
Enfin cette pauvre âme commence à ne plus tant sentir sa puanteur, à
s’y faire, à y demeurer en repos, sans espérance d’en sortir jamais,
sans pouvoir rien faire pour cela, et ainsi ses membres, sa chair, tout
elle-même s’anéantit et devient poussière.
Et c’est alors que commence l’anéantissement, car auparavant, quelque
puanteur qu’elle pût avoir, il restait des marques de l’humanité : un
cadavre puant, un reste d’homme. Mais ici, il n’y a plus que de la
cendre. L’âme ne souffre plus de la méchante odeur : elle est
naturalisée à ces choses, elle ne voit plus rien, et elle est comme une
personne qui n’est plus et qui ne sera plus jamais. Elle ne sait ni bien
ni mal.
(Les Torrents)
C’est pour lors que ce mort sent peu à peu sans sentir, que ses
cendres se raniment et prennent une nouvelle vie ; mais cela se fait si
peu à peu qu’il semble que ce soit un songe et un sommeil où l’on a bien
rêvé : c’est comme un ver qui se forme de la cendre et qui prend vie peu
à peu.
Et c’est ce qui fait le dernier degré qui est le commencement de la vie
divine et véritablement intérieure, qui enferme des degrés sans nombre,
et où l’on avance toujours infiniment.
(Les Torrents)
