alchimie & mystique  - 021 -


Krishnamurti (1895-1986) - 3 -


Carnets (extraits)


Avant-propos de Mary Luytens (1976) :  
« En juin 1961, Krishnamurti commença à rédiger un compte-rendu quotidien de ses perceptions et états de conscience.  
Deux semaines environ mises à part, il le tint pendant sept mois.  
Il écrivit, au crayon, pratiquement sans aucune rature.  
Le compte-rendu commence brusquement et finit brusquement.  
Krishnamurti lui-même ne saurait dire ce qui l’a poussé à l’entreprendre.  
Il n’avait jamais fait de tels comptes-rendus auparavant, et aucun autre depuis. »  

[10 août 1961] Ce phénomène dure depuis quatre bons mois, quel que soit l’environnement ou l’état de l’organisme. Jamais le même et pourtant le même, il est destruction et création sans fin. Sa puissance et sa force dépassent le mot, la comparaison. Jamais il n’est continu, il est mort et vie.

[12 août 1961] Le corps sans mouvement aucun, d’une immobilité sans effort, sans tension. Un phénomène curieux se déroulait à l’intérieur de la tête. Un fleuve superbe et large coulait, ses eaux abondantes puissamment comprimées entre de hautes masses de granit poli. Sur chaque rive de ce vaste fleuve, la roche était étincelante, aride à toute plante, au moindre brin d’herbe ; il n’y avait rien d’autre que le roc brillant, se dressant jusqu’à des hauteurs défiant le regard. Le fleuve avançait, silencieux, sans un murmure, majestueux, indifférent. Cela se produisait réellement, ce n’était pas un rêve ni une vision ou un symbole à interpréter. Cela avait lieu là, sans aucun doute ; ce n’était pas le fruit de l’imagination. Aucune pensée n’aurait pu inventer cela, c’était trop immense et réel pour qu’elle puisse le concevoir. L’immobilité du corps et le mouvement de ce grand fleuve coulant entre les parois granitiques du cerveau, tout cela a duré une heure et demie exactement. Par la fenêtre ouverte les yeux pouvaient voir l’aurore naissante. On ne pouvait se tromper sur la réalité de ce qui avait lieu. Pendant une heure et demie l’être entier fut attentif, sans effort, sans rêverie. Soudain, tout s’arrêta, et le jour commença.

[8 septembre 1961] Le cerveau était calme, à tel point qu’il pouvait entendre le son le plus ténu. Comme il était immobile, incapable d’intervenir, un mouvement venu de nulle part le traversa, pénétrant jusqu’à une profondeur inconnue où le mot perdit toute signification. Il balaya le cerveau et se poursuivit au-delà du temps, de l’espace. Il ne s’agit pas là d’une vision, d’un rêve, d’une illusion, mais d’un fait réel qui a eu lieu. Cependant ce qui eut lieu n’est ni le mot ni la description. C’était une énergie brûlante, une vitalité dans l’instant, éclatante, et avec elle ce mouvement pénétrant. Tel un formidable vent amassant le long de son parcours puissance et furie, détruisant, purifiant, laissant un vide immense. Conscience totale de tout cela, de cette force, de cette beauté, non pas la force et la beauté créées, mais de quelque chose de totalement pur, d’incorruptible. Cela a duré exactement dix minutes, mais échappait à toute mesure.

[13 septembre 1961] La journée d’hier était étrange. Cet « otherness » était constamment présent pendant la courte promenade et le repos, et plus intense pendant la causerie. Il s’est maintenu, persistant pendant la plus grande partie de la nuit et était toujours là ce matin au réveil, après un court sommeil. […] Encore une journée étrange. À tout instant, présence de cet « otherness » où que l’on aille, quoi que l’on fasse. Le cerveau, très calme, non endormi, mais sensible et alerte, semblait se mouvoir en lui. Impression d’observer depuis une profondeur infinie. Malgré sa fatigue, le corps est étrangement éveillé. Une flamme brûlant sans fin.

[16 septembre 1961] C’était un matin sans nuage, il était très tôt, le temps semblait s’être arrêté. Il était quatre heures et demie mais le temps semblait avoir perdu toute signification. Comme si hier, demain ou l’instant à venir n’existaient pas. Le temps s’immobilisait et la vie se poursuivait sans ombre aucune, sans pensée ni sentiment. Le corps était là, sur la terrasse. Devant, la haute tour [Eiffel] et l’éclair de son phare, les cheminées innombrables. Le cerveau les voyait mais en restait là. Le temps, identifié à la mesure, à la pensée, au sentiment, s’était arrêté. Il n’y avait pas de temps ; tout mouvement avait cessé, mais rien pourtant n’était statique. Il y avait au contraire une extraordinaire intensité, une sensibilité, un feu brûlant sans chaleur, sans couleur. Au-dessus les Pléiades, et plus bas, vers l’est, sur la crête des toits, Orion et l’Étoile du matin. Et avec ce feu, la joie, la félicité. Non que l’on fût joyeux, mais l’extase régnait, sans que l’on y soit identifié, puisque le temps s’était arrêté. Orion, les Pléiades puis l’Étoile du matin s’effacèrent à la venue de l’aube.

[17 septembre 1961] C’était un jour de l’« otherness » ; il s’est poursuivi doucement, rayonnant, intense par instants, pour s’apaiser et se maintenir encore. Sa présence était si forte que tout mouvement était impossible, elle obligeait à s’asseoir. Éveillé au milieu de la nuit, elle était là, puissante et énergique. Puis sur la terrasse, alors que le grondement de la ville était moins insistant, toute forme de méditation devenait inadéquate, inutile, devant la plénitude de cette présence. Elle est bénédiction, et tout le reste semble stupide et infantile. En de tels moments le cerveau est toujours très silencieux mais nullement endormi, et le corps entier est sans mouvement. C’est une chose étrange.

[3 octobre 1961] Au milieu de la nuit, dans le calme absolu […] la méditation était pur ravissement, sans un frémissement de la pensée aux incessantes subtilités ; devant ce mouvement sans fin, le cerveau, cessant tout mouvement propre, observait à partir du vide. C’était un vide qui n’avait jamais connu le savoir, qui n’avait jamais connu l’espace ; vide du temps, vide au-delà de tout voir, de tout savoir, de tout être. Et en ce vide, le déchaînement ; déchaînement d’un orage, de l’univers en explosion, déchaînement d’une création qui ne trouverait jamais d’expression. C’était le déchaînement de toute vie, de la mort, de l’amour. Et pourtant, c’était le vide, un vide immense, illimité, que rien ne pourrait jamais combler, transformer, recouvrir. La méditation était l’extase de ce vide.

[3 octobre 1961] À nouveau au réveil […] la pluie martelait la fenêtre, et cet « otherness » emplit à nouveau la chambre ; il était intense, et avec lui une sorte de fureur, le déchaînement de l’orage, de la rivière grondante, débordante, la fureur de l’innocence. Sa présence dans la pièce était si abondante que toute forme de méditation cessait, laissant le cerveau observer, sentir à partir de son propre vide. Cela a duré très longtemps malgré, ou peut-être à cause du déchaînement de son intensité. Le cerveau demeura vide, empli de cet « otherness » qui faisait voler en éclats tout objet de pensée, de sentiment ou d’observation ; vide dans lequel rien n’existait. Il était destruction totale.

[9 octobre 1961] Cela a commencé soudainement hier après-midi, dans une pièce donnant sur une rue bruyante ; la force et la beauté de l’« otherness » s’étendaient de la pièce jusqu’à la rue, au-delà des jardins, des collines. Il était là, immense, impénétrable, présent au cours de l’après-midi, et aussi au moment du coucher, intense, déchaîné, bénédiction empreinte de grande sainteté. On ne peut s’y habituer, car il est toujours différent, toujours nouveau en qualité, d’une signification, d’un éclat neuf, d’un quelque chose jamais perçu jusqu’alors. On ne pouvait en faire un souvenir observable à loisir ; il était là et nulle pensée ne pouvait l’approcher, car le cerveau était immobile, il n’y avait pas de temps pour expérimenter, engranger. En sa présence toute pensée s’arrêtait.

[12 octobre 1961] C’était une journée merveilleuse et, dans le compartiment enfumé, avec ces voyageurs qui regardaient à peine par la fenêtre, l’« otherness » était là et fut présent toute cette nuit, avec une telle intensité que le cerveau en ressentait la pression. […] Le cerveau observait comme il regardait le paysage défiler et, dans cet acte même, il alla au-delà de ses propres limites. Et pendant la nuit, par instants, la méditation était un feu en explosion.

[23 octobre 1961] Dans ce vol matinal [en avion], soudain et tout à fait inattendu, survient l‘« otherness ». Jamais le même, toujours neuf, inopiné. Curieusement, la pensée ne peut y revenir, le reconsidérer, l’examiner à loisir. La mémoire n’y participe pas, car chaque fois qu’il survient, il est si totalement nouveau et inattendu qu’il ne laisse aucun souvenir. C’est un événement total et complet, un événement qui ne laisse pas de trace dans la mémoire, ainsi est-il toujours neuf, jeune, surprenant. Il vint, dans une beauté extraordinaire, non à cause de la forme fantastique des nuages irradiants ni par le ciel infiniment bleu et tendre ; ni cause ni raison à son indicible beauté, et c’est ce qui explique cette beauté. Il était l’essence, non pas de la somme des choses perçues et ressenties, mais celle de toute vie passée, présente et à venir, la vie hors du temps. Il était là et sa présence était la force vertigineuse de la beauté.

[4 novembre 1961] Cet « otherness » n’est pas quelque chose d’extraordinaire, quelque mystérieuse énergie, mais il a du mystère en ce qu’il n’appartient ni au temps ni à la pensée.

[6 décembre 1961] Sur cette route la méditation cédait à l’« otherness » ; le cerveau, déjà calme, entrait dans le silence absolu ; il n’était qu’un passage pour cet incommensurable ; ainsi qu’un fleuve profond entre deux falaises abruptes, cet étrange « otherness » se mouvait sans direction, hors du temps.