Bernard Husson († 1996)
La tradition alchimique survivra jusqu’à ce que le matérialisme positiviste, et surtout l’industrialisation et les pollutions qu’elle entraîne, en rendent la pratique inaccessible à la quasi-totalité des individualités aptes à la comprendre et à l’exercer.
Certes, la queste du graal alchimique, tout comme celle de l’union mystique, retient infiniment moins d’élus que d’appelés, mais l’essentiel est qu’il y ait effectivement des vainqueurs.
L’axiome de base de l’alchimie consiste à étendre au règne minéral l’incarnation de l’esprit vital, visiblement manifesté dans les végétaux et les animaux.
Le mulet, résultant du croisement hybride de l’âne et de la jument, montrait, comme la greffe végétale, la possibilité de modifier par une intervention humaine un processus biologique naturel.
L’alchimie revendique exclusivement le pouvoir et le savoir-faire requis pour fixer sur un support salin, simple excipient, par l’entremise instrumentale des propriétés physiques de certaines substances minérales, la condensation d’un agent universel inconnu de la science actuelle, aux conditions de captation duquel doivent coopérer des époques déterminées et des lieux propices.
L’alchimie utilise un petit nombre de substances (qui constituent un moyen et non un but) et cherche à reconnaître, à travers leurs mutations, la présence d’un agent non matériel, différent par conséquent d’une force ou d’une énergie au sens de la physique actuelle.
C’est, dans le règne minéral, un processus similaire à celui par
lequel certains ascètes, ou même des mystiques, accumulent en eux une
énergie vitale tirée de l’air, qui n’est pas différente de celle qui
entretient la vie chez l’être ordinaire, mais qui en eux devient plus
abondante et aussi plus « exaltée », c’est-à-dire portée à un niveau
supérieur.
L’alchimiste, au lieu d’accumuler cette énergie vitale en lui-même, la
fixe sur un support minéral composé de plusieurs éléments, lesquels sont
d’abord « radicalement dissous » et passent à un état
d’indifférenciation qui constitue la pierre des philosophes. Par une
série de phases graduelles, celle-ci sera élevée au stade définitif de
pierre philosophale.
L’alchimie consiste à préparer un support minéral et métallique, déjà pourvu d’une vie latente, afin de le mettre en état d’attirer, d’accumuler et de fixer, sous sa forme indifférenciée, l’esprit ou la vie universelle.
L’alchimie proprement dite ne commence qu’à partir de l’acquisition
ou plutôt de la réception de la première matière.
Celle-ci obtenue, l’artiste pourra déchirer ses livres, selon un usage
souvent observé, façon de marquer la transcendance de la pratique
opératoire, tant pour les révélations symboliques qu’elle donne à
l’œuvrant que pour sa perfection technique.
Les opérations des trois œuvres, confection du mercure simple, extraction du soufre et conjonction, sont analogues. Les détails observables dans l’une de ces opérations le sont aussi dans les autres ; aussi, pour ne pas se répéter, les auteurs les répartissent-ils dans l’une ou dans l’autre.
Même pour l’alchimiste qui l’a élaboré, le mécanisme des transmutations qu’il est capable de provoquer reste inconnu.
Plusieurs auteurs sont d’avis que le Grand Œuvre n’a été « mis au point » qu’après maints tâtonnements, dont les « particuliers » furent les premiers stades, dans une perspective expérimentale et positive de l’alchimie, perdue de vue dans la plupart des études récentes qui lui ont été consacrées.
Le Trévisan se voua à la recherche de la pierre philosophale dès l’âge de dix-huit ans, mais ne l’obtint que soixante ans plus tard, se complaisant alors (comme il le dit) à la répétition de l’œuvre, qu’il recommença, chaque fois avec succès, à trois reprises.
