René Alleau (1917-2013)
Esprit encyclopédique, auteur de nombreux livres ainsi que de plusieurs articles de l'Encyclopedia Universalis.
L'article Alchimie, en particulier, est souvent considéré comme la meilleure des introductions (l'article a été repris en volume aux éditions Allia).
Il a dirigé la collection Bibliotheca Hermetica aux éditions Denoël (puis Retz), et a ainsi facilité l'accès aux principaux textes de la tradition hermétique.
Je souhaite que l’on comprenne enfin que les seules sciences
physiques ne doivent pas absorber toutes les ressources, toute l’énergie
de notre civilisation. La création d’un Centre international de
Recherches pour les sciences humaines s’impose de façon
particulièrement urgente dans les domaines historiques et
artistiques.
Si l’on veut bien considérer maintenant l’étendue d’une littérature
encore inconnue, qui compte des dizaines de milliers d’ouvrages,
lesquels entre le XIIIe et le XVIIIe siècle ont exercé une influence
incontestable sur les esprits et sur les œuvres de la civilisation
occidentale, comment ne pas être surpris en constatant que ces documents
n’ont pas encore été examinés, ni même recensés et classés de façon
systématique et sérieuse ? Cette jungle demeure à peine explorée, avec
toutes les conséquences que de si graves lacunes impliquent en ce qui
concerne notre conception actuelle de la culture et de l’évolution des
idées.
Dans cette perspective, il ne s’agit point de « désocculter l’occulte »,
mais de restituer à la culture ce qui lui a toujours profondément
appartenu, sauf à notre époque, c’est-à-dire le sens du mystère
universel.
La Mésopotamie, l’Égypte, l’Inde, le Mexique, le Pérou, la Chine, le
Japon, et même le Moyen Âge européen ne peuvent révéler les secrets de
leurs arts, ni les principales étapes de leur histoire culturelle, si
l’on ignore les coutumes et les usages magiques sur lesquels furent
fondées leurs principales institutions et qui subsistèrent pendant des
millénaires dans leurs mœurs, à peine changées par l’évolution des
religions.
L’Homo divinans, l’homme magique, le « devin » a précédé l’Homo faber,
l’« artisan », l’homme technique et le savant des temps modernes.
Il est impossible d’interpréter ces connaissances, ces pratiques et ces
structures sociales en fonction de nos systèmes de référence. Il faut
changer notre mentalité comme notre logique afin de mieux comprendre
d’autres hommes, tout aussi « évolués » que nous, mais qui ont donné des
réponses entièrement différentes des nôtres aux problèmes posés par la
Nature et par leurs rapports avec l’Univers.
Dans cette perspective élargie, l’antique magie n’apparaît plus comme
une « préfiguration de notre science expérimentale » avec laquelle, en
fait, elle ne présente aucun rapport. On sait maintenant qu’il faut
étudier alchimiquement l’alchimie et non plus chimiquement,
astrologiquement l’astrologie, magiquement la magie.
À la notion de « fausses sciences » tend à présent à se substituer la
conception d’un savoir traditionnel, essentiellement ésotérique et
symbolique, que rendent manifeste des arts et des pratiques, un langage
et des images.
Le secret alchimique n’a jamais été dévoilé depuis des millénaires, et il ne le sera pas jusqu’à la fin du cycle actuel.
Il est probable qu’en Extrême-Orient comme en Occident, c’est à la décadence des mystères de la haute antiquité, décadence déjà sensible vers le IVe siècle avant l’ère chrétienne, qu’il faille attribuer, d’une part, l’apparition du taoïsme et de l’alchimie chinoise, d’autre part, la synthèse sacerdotale gréco-égyptienne qui dut vraisemblablement se produire sous le règne des Ptolémées et dont l’un des effets fut la formation du mythe d’Hermès Trismégiste, qui n’est pas sans rappeler, à maints égards, celui du légendaire empereur jaune Hoang‑Ti.
La partie magico-expérimentale de l’alchimie est archaïque, elle
remonte à la protohistoire.
Sa partie gnostique, telle qu’elle a été conservée par la tradition
occidentale, est relativement récente, puisqu’elle ne saurait être
antérieure à l’élaboration de la gnose jâbirienne.
Entre le bouddhisme zen et l’alchimie existent des différences considérables, car le déclenchement du satori, qui représente le but principal de l’enseignement des maîtres du zen, ne constitue dans le processus initiatique de l’alchimie qu’une révolution intérieure préliminaire, sur laquelle s’édifie une physique de l’état d’éveil, fondement expérimental de la cosmologie traditionnelle.
La Pierre Philosophale représente ainsi le premier échelon qui peut
aider l’homme à s’élever vers l’Absolu.
Au-delà, le mystère commence.
En deçà, il n’y a pas de mystères, pas d’ésotérisme, pas d’autres ombres
que celles que projettent nos désirs et surtout notre orgueil.
En purifiant et en perfectionnant le Sujet des Sages, en captant et en absorbant l’énergie, venue des autres mondes, condensée par ce mystérieux Aimant, l’être humain dispose d’un moyen de faire descendre la Lumière dans les profondeurs de son corps et de sa conscience.
Il est hors de doute que les manipulations alchimiques servaient de supports matériels à une ascèse intérieure. En quelque sorte, il convient de considérer surtout l’alchimie comme une religion expérimentale, concrète, dont la fin était l’illumination de la conscience, la délivrance de l’esprit et du corps.
L’Alchimie, constatant que tout ce qui est observable est symbolique, affirme que tout ce qui est symbolique est observable ; et qu’en conséquence, le Symbole suprême du symbole, à savoir l’Unité, est observable, et que l’« homme vrai » peut contempler l’incarnation du Logos dans la matière.
À la limite, les symboles de l’Alchimie se confondent avec des phénomènes matériellement observables, si bien que la clé de ce vaste code apparemment abstrait est concrète, car le seuil d’intelligibilité des textes répond rigoureusement au seuil expérimental de l’œuvre.
En ce qui concerne l’alchimie, il ne peut s’agir que de l’initiation
propre à l’ « homme véritable ».
L’initiation réservée à l’ « homme transcendant » présuppose que la
réalisation opérative précédente a été atteinte.
[…] Le Soufre rouge indique le but final de l’œuvre, puisque cette
réalisation opérative est, à son tour, la base de l’initiation propre à
l’ « homme universel » ou « transcendant ».
Loin de refuser ou de nier l’incarnation, non seulement l’alchimie
l’affirme car elle la contemple, mais encore elle la glorifie.
La délivrance n’est pas une évasion, c’est une nouvelle naissance, une
seconde genèse : celle du règne de l’homme qui achève par l’art l’œuvre
de la nature, ce qui confirme aussi son entière et lourde responsabilité
terrestre.
Au terme de son pèlerinage alchimique, le néophyte, découvre la
mystérieuse « matière première » du Grand Œuvre, symbole de la Terre
sainte.
Ce microcosme « minéral et métallique », selon le témoignage unanime des
adeptes, n’est pas une abstraction métaphysique ni un pieux artifice
imaginé pour les besoins d’une philosophie occulte purement
contemplative.
L’univers alchimique est à la fois subjectif et objectif, imaginaire et
réel, spirituel et matériel.
La littérature alchimique et son langage, tels que le corpus
traditionnel occidental en présente les témoignages, ont eu pour but
principal de transmettre, sous le voile de leurs structures
particulières et grâce à elles, une révélation et une illumination qui
dépendaient d’un seuil d’éveil intérieur.
En le franchissant, le néophyte pénétrait dans cet « autre monde »
qu’est l’univers du Grand Œuvre.
