Comme maîtres et possesseurs
À l’heure actuelle, c’est la théorie scientifique qui est chargée,
pour ainsi dire, d’expliquer aux gens l’origine de l’univers, l’origine
de la vie, l’origine de l’homme. Il est normal, dans notre culture, de
se tourner vers la « science » pour connaître la structure et la
signification de toutes les réalités quelles qu’elles soient. En ce
sens, la science est devenue l’équivalent de la religion. Et, de même
qu’on peut s’interroger sur la « neutralité » du christianisme, on peut
s’interroger sur la pureté et la neutralité des théories
scientifiques…
Si nous prenions du recul, si nous étions capables de faire l’ethnologie
de notre propre culture, peut-être verrions-nous que notre savoir
dominant (la Science) est une production idéologique et sociale tout à
fait marquée, c’est-à-dire n’ayant pas le caractère absolu que nous lui
prêtons assez généralement. Question de recul, je le répète. Dans
600 ans, les historiens considéreront peut-être notre « science »
d’aujourd’hui comme nous considérons les religions et les spiritualités
des autres sociétés…
Faire de la théorie, au départ, c’est se mettre en position de
contemplateur, essayer de découvrir l’ordre du monde pour pouvoir le
contempler. On peut presque dire que le sommet de la « théorie » est
atteint quand Aristote découvre que les corps célestes se meuvent selon
des trajectoires circulaires, trajectoires qui sont considérées comme
« parfaites » parce que la forme du cercle est elle-même parfaite…
Chez les Grecs, la contemplation était beaucoup plus valorisée que chez
nous. Pour Aristote, le vrai but de la sagesse est de parvenir à la
contemplation. Il est d’ailleurs significatif que ce même Aristote ait
vécu dans une société qui méprisait le travail manuel. Les êtres
« inférieurs » travaillaient ; l’élite contemplait…
Les chrétiens eux aussi, par d’autres voies, essayeront de découvrir
dans l’univers les marques de la Providence divine.
Dans cette optique, il ne s’agit pas de parvenir à une manipulation
pratique et active des choses, comme ce sera le cas avec la science
moderne. Bien plutôt, il s’agit d’accéder à une vision profonde du réel,
à une explication du « pourquoi », à une saisie directe de l’Harmonie et
du Sens des choses. Le « théoricien » dit aux hommes ce qu’ils doivent
voir.
Aujourd’hui, cette conception de la « théorie » nous paraît bien
passive. Avec la science moderne, la théorie est devenue plus active,
plus entreprenante, plus opératoire.
La « science moderne » naît quand les hommes d’une certaine société
deviennent persuadés que l’humanité doit modifier le monde. La
« théorie » sert alors à réaliser un nouveau projet ; comme le disait
Descartes, il s’agit de devenir « maître et possesseur de la
nature ».
Vers la fin de ce qu’on appelle le Moyen Âge, quelque chose de très
remarquable s’est produit. Ce changement ne s’est pas effectué en un
jour, mais le fait est qu’un nouveau type de société est apparu.
Auparavant, disons du Ve siècle au XIe siècle, la société occidentale
était rurale et féodale. L’initiative socioculturelle revenait aux
seigneurs et aux représentants de la religion officielle, à savoir le
christianisme.
Mais cette société s’est urbanisée et de nouveaux personnages ont acquis
une position de plus en plus importante : les commerçants, les
industriels (dans les mines et le textile entre autres), les banquiers
et les ingénieurs. Ce mouvement historique, qui menait vers la société
des « entrepreneurs », allait de pair avec un vaste développement des
techniques (charrue lourde, assolement, collier du cheval, moulins à eau
puis moulins à vent, multiplication de machines de toutes sortes).
Je ne saurais le redire trop fortement : la science occidentale est liée intimement à un vieux rêve de domination de la nature, d’efficacité pratique, d’accroissement des rendements. Qu’on le veuille ou non, la philosophie de la puissance qui est à la base de ce système n’est pas neutre. Philosophiquement et politiquement, il faut y réfléchir – même si ce n’est pas facile. De toute façon, une telle tâche va loin. Car on ne peut réfléchir sur « la science » sans réfléchir sur le devenir des sociétés industrielles, et sans aborder des problèmes de fond concernant le monde où nous aimerions vivre.
Afin d’éviter d’être mystifié par les adeptes conscients ou inconscients du scientisme, il faut s’habituer à voir « la science » comme une institution humaine ; non pas comme une force impersonnelle que nous devons honorer et suivre aveuglément, mais comme une réalité sociale que nous pouvons éventuellement réorienter.
(Pierre Thuillier - Entretien publié dans la revue Esprit n°80/81 1983)
Einstein disait que le problème de l’instant présent le préoccupait
sérieusement.
Il expliquait que l’expérience que l’on fait de l’instant présent a une
signification toute particulière pour l’homme ; c’est quelque chose de
foncièrement différent du passé ou du futur, mais cette différence
importante n’a pas sa place en physique.
Que cela ne puisse être saisi par la science représentait pour lui une
résignation pénible mais inévitable.
(Carnap)
