alchimie & mystique  - 143 -


Comme maîtres et possesseurs


À l’heure actuelle, c’est la théorie scientifique qui est chargée, pour ainsi dire, d’expliquer aux gens l’origine de l’univers, l’origine de la vie, l’origine de l’homme. Il est normal, dans notre culture, de se tourner vers la « science » pour connaître la structure et la signification de toutes les réalités quelles qu’elles soient. En ce sens, la science est devenue l’équivalent de la religion. Et, de même qu’on peut s’interroger sur la « neutralité » du christianisme, on peut s’interroger sur la pureté et la neutralité des théories scientifiques…
Si nous prenions du recul, si nous étions capables de faire l’ethnologie de notre propre culture, peut-être verrions-nous que notre savoir dominant (la Science) est une production idéologique et sociale tout à fait marquée, c’est-à-dire n’ayant pas le caractère absolu que nous lui prêtons assez généralement. Question de recul, je le répète. Dans 600 ans, les historiens considéreront peut-être notre « science » d’aujourd’hui comme nous considérons les religions et les spiritualités des autres sociétés…

Faire de la théorie, au départ, c’est se mettre en position de contemplateur, essayer de découvrir l’ordre du monde pour pouvoir le contempler. On peut presque dire que le sommet de la « théorie » est atteint quand Aristote découvre que les corps célestes se meuvent selon des trajectoires circulaires, trajectoires qui sont considérées comme « parfaites » parce que la forme du cercle est elle-même parfaite…
Chez les Grecs, la contemplation était beaucoup plus valorisée que chez nous. Pour Aristote, le vrai but de la sagesse est de parvenir à la contemplation. Il est d’ailleurs significatif que ce même Aristote ait vécu dans une société qui méprisait le travail manuel. Les êtres « inférieurs » travaillaient ; l’élite contemplait…
Les chrétiens eux aussi, par d’autres voies, essayeront de découvrir dans l’univers les marques de la Providence divine.
Dans cette optique, il ne s’agit pas de parvenir à une manipulation pratique et active des choses, comme ce sera le cas avec la science moderne. Bien plutôt, il s’agit d’accéder à une vision profonde du réel, à une explication du « pourquoi », à une saisie directe de l’Harmonie et du Sens des choses. Le « théoricien » dit aux hommes ce qu’ils doivent voir.
Aujourd’hui, cette conception de la « théorie » nous paraît bien passive. Avec la science moderne, la théorie est devenue plus active, plus entreprenante, plus opératoire.

La « science moderne » naît quand les hommes d’une certaine société deviennent persuadés que l’humanité doit modifier le monde. La « théorie » sert alors à réaliser un nouveau projet ; comme le disait Descartes, il s’agit de devenir « maître et possesseur de la nature ».
Vers la fin de ce qu’on appelle le Moyen Âge, quelque chose de très remarquable s’est produit. Ce changement ne s’est pas effectué en un jour, mais le fait est qu’un nouveau type de société est apparu.
Auparavant, disons du Ve siècle au XIe siècle, la société occidentale était rurale et féodale. L’initiative socioculturelle revenait aux seigneurs et aux représentants de la religion officielle, à savoir le christianisme.
Mais cette société s’est urbanisée et de nouveaux personnages ont acquis une position de plus en plus importante : les commerçants, les industriels (dans les mines et le textile entre autres), les banquiers et les ingénieurs. Ce mouvement historique, qui menait vers la société des « entrepreneurs », allait de pair avec un vaste développement des techniques (charrue lourde, assolement, collier du cheval, moulins à eau puis moulins à vent, multiplication de machines de toutes sortes).

Je ne saurais le redire trop fortement : la science occidentale est liée intimement à un vieux rêve de domination de la nature, d’efficacité pratique, d’accroissement des rendements. Qu’on le veuille ou non, la philosophie de la puissance qui est à la base de ce système n’est pas neutre. Philosophiquement et politiquement, il faut y réfléchir – même si ce n’est pas facile. De toute façon, une telle tâche va loin. Car on ne peut réfléchir sur « la science » sans réfléchir sur le devenir des sociétés industrielles, et sans aborder des problèmes de fond concernant le monde où nous aimerions vivre.

Afin d’éviter d’être mystifié par les adeptes conscients ou inconscients du scientisme, il faut s’habituer à voir « la science » comme une institution humaine ; non pas comme une force impersonnelle que nous devons honorer et suivre aveuglément, mais comme une réalité sociale que nous pouvons éventuellement réorienter.

(Pierre Thuillier - Entretien publié dans la revue Esprit n°80/81 1983)


Einstein disait que le problème de l’instant présent le préoccupait sérieusement.
Il expliquait que l’expérience que l’on fait de l’instant présent a une signification toute particulière pour l’homme ; c’est quelque chose de foncièrement différent du passé ou du futur, mais cette différence importante n’a pas sa place en physique.
Que cela ne puisse être saisi par la science représentait pour lui une résignation pénible mais inévitable.

(Carnap)