Pierre Thuillier (1932-1998)
Au Moyen Âge s’est produit ce qu’on appelle la Révolution du XIIe siècle. Pas une révolution brusque mais un mouvement qui progressivement allait préparer l’avènement de la science moderne.
Cette révolution, c’est par exemple le renouveau des centres urbains et la montée des techniques. Le Moyen Âge, contrairement à ce que racontent les instituteurs rationalistes et tout un scientisme ambiant, a été une époque extraordinairement riche en novations techniques. Dans les mines. Dans le textile. Le moulin à eau n’en est que le symbole. La montée de nouvelles catégories sociales, les ingénieurs, les commerçants, les industriels, les banquiers, a changé la face de la société. À partir du XIIIe siècle (jusqu’au XVIe) l’initiative économique et sociale est passée du seigneur au bourgeois et à l’entrepreneur, ce dernier fût-il pendant quelque temps encore un prince. Ce qui compte à Florence, c’est une nouvelle élite commerçante, praticienne, humaniste, dans le sens où elle croit en l’homme, c’est-à-dire en l’efficacité du travail de l’homme plus qu’en celle de Dieu. Cette élite invente par exemple les assurances : lorsque les bateaux partent, on ne se contente plus de prier Dieu pour qu’il empêche les naufrages. On se cotise à plusieurs pour créer un « pot » qui permettra de renflouer les armateurs malchanceux. Le bourgeois renverse les choses : il remplace la Providence divine et le hasard par le calcul. C’est un homme soucieux d’efficacité. Tant qu’on n’a pas compris cela on n’a rien compris à la science.
Le travail est pour le chrétien une malédiction : la voix de Dieu a dit « désormais la femme enfantera dans la douleur, l’homme gagnera son pain à la sueur de son front, le travail est un châtiment ». Et le serf travaille toute la journée pour un seigneur qui, lui, échappe à cette corvée. Mais un banquier, un homme d’affaires florentin qui arme des bateaux, fait du commerce, trafique avec l’Angleterre, utilise des lettres de change, le crédit, qui, grâce à ce qu’il gagne, se fait construire des bateaux, des palais, etc. Lui, il travaille : il vérifie la comptabilité, il court au port surveiller le débarquement des marchandises pour qu’on ne lui vole rien. Lui dire que le travail est un châtiment renvoie à un autre monde. Une faille, un décalage se crée au niveau des mentalités. On pourrait multiplier les exemples. Je dis donc que la montée de cette nouvelle société avec de nouveaux lieux d’initiative sociale rendait possible et nécessaire la construction d’un nouveau savoir.
Tout est fait pour que l’histoire des sciences, séparée de l’histoire économique, séparée de l’histoire sociale, séparée de l’histoire des techniques, apparaisse comme une histoire des concepts et des savoirs purs. Mais, dès que l’on élargit le champ, on voit tout simplement une société munie d’un savoir chrétien qui ne correspond plus aux besoins sociaux. Car le bourgeois veut un savoir positif. C’est un rationaliste pratique. Pour agir efficacement, il faut connaître – voir Francis Bacon ou Descartes –. Mais ce connaître est dès l’origine lié à l’efficacité, à l’opérationnalité, au pouvoir. L’ambition de la nouvelle classe, c’est de s’approprier la nature et d’en devenir le maître. Cette nouvelle vision du savoir réévalue la place de la technique, de la machine, des ingénieurs.
Autrefois il y avait d’un côté les arts libéraux, c’est-à-dire tout ce qui « cause », la philosophie, la théorie des nombres, la musique, ce qui est à l’usage des hommes libres ; et d’un autre côté, en dessous plutôt, il y avait les arts de la production, qu’on appelle les arts mécaniques (qui ne désignent pas la seule mécanique). Cette deuxième catégorie autrefois méprisée devient tout à coup une pièce essentielle de la société. Tous ces gens qui régularisent les cours d’eau, inventent des pompes, construisent des machines, dirigent des mines ou des arsenaux constituent une catégorie sociale montante. On en trouve des témoignages partout (cf. Bernard Palissy). Le savoir livresque et théorique se fait contester par les détenteurs d’un savoir pratique qui se construit dans l’activité technique concrète mais aussi dans les voyages et la découverte.
La notion même de science expérimentale est liée à cette révolution. Dans les sociétés antiques ou médiévales, dans ces sociétés qui méprisent le travail manuel, la notion de science expérimentale ne peut pas voir le jour. Il faut une valorisation des praticiens, des gens qui manipulent, pour que se retrouvent sur le même terrain d’une pratique sociale et le théoricien et le praticien. Leur donner droit à la parole permet que travail manuel et expérience concrète deviennent intégrables au savoir. C’est ça le coup de maître du bourgeois qui fait que la méthode expérimentale aussi bien que de nouveaux savoirs deviennent possibles.
Voilà qui conditionne d’ailleurs la science jusqu’à son noyau le plus abstrait, ce qu’on appelle les normes épistémiques. Le recours à la quantification comme pierre de touche de la scientificité d’une démarche remonte à cette date. Si l’arithmétique existait bien avant, en tant qu’art libéral justement, le besoin des ingénieurs et des commerçants de quantifier, de compter des marchandises, de faire des règles de trois, d’insérer l’activité quotidienne dans une gestion comptable a entraîné le développement sous une nouvelle forme des mathématiques et une multiplication inventive des schémas quantificateurs qui seront ensuite les ingrédients de la connaissance dite pure.
Avant cette révolution, les représentants de la science étaient des clercs, des théologiens, des penseurs. L’essentiel n’était pas de compter et d’expérimenter mais de fournir des théories. Pour Aristote, l’essentiel c’était de comprendre l’ordre du monde. Pour l’ère chrétienne, c’était de montrer que le monde entier est l’œuvre de Dieu, ce qui montre sa bonté et sa puissance.
Le bourgeois se fiche que les astres – dixit Aristote – tournent selon des cercles, figures de la perfection, et donc expriment la perfection divine. Il crée des instruments d’observation, de mesure et de prévision – par exemple la lunette astronomique – qui lui permettront de naviguer, de commercer et d’exploiter le monde grâce aux astres. La vraie finalité du savoir bourgeois est qu’il soit opératoire et efficace.
Les deux exemples que j’ai pris – quantification et expérimentation – renvoient à une nouvelle ontologie, au sens d’une partie de la métaphysique qui dit ce qu’est l’être, ce qu’est vraiment le réel. La science moderne, qui est l’œuvre de banquiers et d’épiciers, a choisi son ontologie d’une façon tout à fait réaliste ; et nous fonctionnons toujours sur ce programme des ingénieurs, des banquiers et des boutiquiers.
Ce programme est celui qui ramène toute réalité à des particules en mouvement, c’est celui qui triomphe à cette époque dans les théâtres de machines, et qui concourt à l’émancipation des ingénieurs : c’est le mécanisme.
(Pierre Thuillier - La vocation manipulatoire de la science - 1984)
