alchimie & mystique  - 077 -


Jean de la Croix (1542-1591) - 4 -


Union


Il faut bien remarquer la différence qu’il y a à posséder Dieu en soi par la grâce seulement, et à le posséder aussi par l’union avec Dieu. Dans le premier cas, il y a amour mutuel entre Dieu et l’âme, dans le second il y a en plus une communion intime. Ces deux états diffèrent l’un de l’autre comme les fiançailles et le mariage.
Mais il faut que l’âme soit tout d’abord parvenue avec ses puissances à ce degré de pureté où sa volonté, considérée dans sa partie inférieure et supérieure, est entièrement purifiée et libre de toutes ses affections et recherches des choses créées ; il faut de plus qu’elle ait complètement donné son consentement à tout ce que Dieu veut. La volonté de Dieu et celle de l’âme ne faisant plus qu’un par ce consentement spontané et libre, l’âme est arrivée à posséder Dieu par la grâce de sa volonté, car c’est d’après son consentement que Dieu lui donne le vrai et entier consentement de sa grâce.
Tel est le haut état des fiançailles spirituelles de l’âme avec le Verbe divin. Le Fiancé lui accorde de précieuses faveurs, il la visite fréquemment avec le plus grand amour ; et il la comble alors de grâces et de délices.
Mais tout cela n’a rien à voir avec les biens qu’apporte le mariage spirituel ; car toutes ces faveurs ne sont qu’une préparation à l’union du mariage mystique. Sans doute, toutes ces merveilles se passent dans l’âme quand elle est déjà très purifiée de toute affection aux créatures, car, sans cela, nous le répétons, les fiançailles ne se célèbrent pas ; néanmoins, il faut à l’âme d’autres dispositions positives ; Dieu vient la visiter et la comble de ses dons pour la purifier de plus en plus, l’embellir et la spiritualiser, afin qu’elle soit convenablement préparée à une si haute union. Il y mettra un temps plus ou moins long ; car il tient compte des dispositions où elle se trouve.
(La vive flamme d’amour)


L’âme se sentant déjà toute enflammée en l’union divine et sentant le palais de sa bouche tout baigné en gloire et amour, jusqu’à ce que le plus intime de sa substance regorge comme un ruisseau de gloire, jouissant d’une abondance de délices, et sentant courir de son ventre les ruisseaux de cette eau vive, que Notre Seigneur disait devoir découler de telles âmes (Jean 7,38), il lui est conséquemment avis qu’elle est transformée en Dieu et possédée par Lui avec tant de force, et qu’elle reçoit, pour arrhes, de si grandes richesses de dons et de vertus et qu’elle est si proche de la félicité, que rien ne la sépare de Lui sinon une toile fort mince et délicate.
(La vive flamme d’amour)


L’avènement de Dieu dans l’âme, comparable à l’inondation des fleuves, la remplira tout entière de paix et de gloire […] Ces fleuves retentissants produisent dans l’âme comme un fracas, une voix spirituelle qui couvre tous les bruits et toutes les voix de la terre, qui surpasse toute autre voix et tout autre bruit […] Cette voix, ce bruit imposant des fleuves est une plénitude surabondante qui la comble de tous les biens, c’est une puissance irrésistible qui s’empare d’elle. Ce n’est pas assez de la comparer au roulement des fleuves, c’est quelque chose comme le redoutable fracas du tonnerre. Et cependant c’est une voix toute spirituelle, qui n’a rien des vibrations atmosphériques, ni des incommodités qu’elles produisent. Elle inonde l’âme de majesté, de puissance, de délices et de gloire. C’est une voix tout intérieure, mais d’une portée immense, qui produit une admirable impression de puissance et de force.
(Cantique spirituel)


Les fleurs des vertus s’ouvrent par moments dans l’âme ; pour enrichie qu’elle soit de vertus parfaites elle n’en jouit pas toujours actuellement. Seule, la paix, la tranquillité dont elles sont la source, demeurent permanentes. On peut donc dire que durant cette vie les vertus de l’âme sont comme un jardin fermé et des fleurs à l’état de bouton. C’est merveille de les voir de temps à autre s’ouvrir sous le souffle de l’Esprit Saint, pour répandre les parfums les plus exquis et les plus divers. Ce sont d’abord la participation à la grandeur, à la beauté de Dieu, puis le repos, le rafraîchissement, la sécurité ; les connaissances de Dieu, merveilleuses, surprenantes ; l’impression de la majesté de Dieu, laquelle envahit l’âme toute entière […] Par moments le parfum des fleurs réunies est tellement enivrant … Heureuse l’âme à laquelle est parfois donné en cette vie de respirer le parfum de ces fleurs divines !
(Cantique spirituel)


De même que le breuvage pénètre et se répand dans tous les membres, dans toutes les veines du corps, ainsi cette communication de Dieu se répand dans toute la substance de l’âme, ou, pour mieux dire, l’âme se transforme en Dieu dans sa substance et dans ses puissances. Son entendement boit la sagesse et la science, sa volonté boit l’amour dans toute sa suavité, sa mémoire boit la jouissance et les délices en sensation de béatitude.
(Cantique spirituel)


C’est une totale transformation dans le Bien-Aimé. Les deux parties se livrent entièrement l’une à l’autre, en totale possession l’une de l’autre, en union d’amour consommée, autant qu’elle est possible en cette vie. L’âme est ici rendue divine, elle devient Dieu par participation, autant que cela se peut ici-bas.
(Cantique spirituel)


Les parfums se répandent quelquefois avec tant d’abondance que l’âme se sent comme revêtue de délices et baignée dans la gloire. Et non seulement elle a l’impression, mais ceux qui ont des yeux pour voir s’en aperçoivent très bien, tant cette gloire rejaillit au-dehors. Cette âme leur fait l’effet d’un jardin ravissant, rempli des délices et des richesses de Dieu.
(Cantique Spirituel)


Il est vrai qu’une fois introduite par Dieu dans le sublime état du mariage spirituel, l’âme y demeure toujours ; mais si la substance de l’âme persévère dans l’union actuelle, il n’en est pas de même des puissances. Néanmoins quand l’âme est parvenue à cette union substantielle, les puissances y participent très fréquemment et s’abreuvent dans le “cellier”, l’entendement de connaissance, la volonté d’amour, etc.
(Cantique spirituel)


L’âme est alors comme déifiée, rendue divine, au point qu’elle n’a même pas de premiers mouvements contraires à la volonté de Dieu, autant du moins qu’elle en peut juger. Tandis qu’une âme imparfaite sent très fréquemment dans son entendement, sa volonté, sa mémoire, ses appétits, à tout le moins des premiers mouvements qui la portent au mal et lui font commettre des imperfections, chez l’âme arrivée à l’état dont nous parlons l’entendement, la volonté, la mémoire, les appétits même se portent habituellement vers Dieu par leurs premiers mouvements. C’est l’effet du secours puissant que Dieu lui prête, comme aussi de sa stabilité en Dieu, de sa parfaite conversion au bien.
(Cantique spirituel)


Lactation de Saint-Bernard (Alonso Cano, vers 1650)