Jean de la Croix (1542-1591) - 4 -
Union
Il faut bien remarquer la différence qu’il y a à posséder Dieu en soi
par la grâce seulement, et à le posséder aussi par l’union avec Dieu.
Dans le premier cas, il y a amour mutuel entre Dieu et l’âme, dans le
second il y a en plus une communion intime. Ces deux états diffèrent
l’un de l’autre comme les fiançailles et le mariage.
Mais il faut que l’âme soit tout d’abord parvenue avec ses puissances à
ce degré de pureté où sa volonté, considérée dans sa partie inférieure
et supérieure, est entièrement purifiée et libre de toutes ses
affections et recherches des choses créées ; il faut de plus qu’elle ait
complètement donné son consentement à tout ce que Dieu veut. La volonté
de Dieu et celle de l’âme ne faisant plus qu’un par ce consentement
spontané et libre, l’âme est arrivée à posséder Dieu par la grâce de sa
volonté, car c’est d’après son consentement que Dieu lui donne le vrai
et entier consentement de sa grâce.
Tel est le haut état des fiançailles spirituelles de l’âme avec le Verbe
divin. Le Fiancé lui accorde de précieuses faveurs, il la visite
fréquemment avec le plus grand amour ; et il la comble alors de grâces
et de délices.
Mais tout cela n’a rien à voir avec les biens qu’apporte le mariage
spirituel ; car toutes ces faveurs ne sont qu’une préparation à l’union
du mariage mystique. Sans doute, toutes ces merveilles se passent dans
l’âme quand elle est déjà très purifiée de toute affection aux
créatures, car, sans cela, nous le répétons, les fiançailles ne se
célèbrent pas ; néanmoins, il faut à l’âme d’autres dispositions
positives ; Dieu vient la visiter et la comble de ses dons pour la
purifier de plus en plus, l’embellir et la spiritualiser, afin qu’elle
soit convenablement préparée à une si haute union. Il y mettra un temps
plus ou moins long ; car il tient compte des dispositions où elle se
trouve.
(La vive flamme d’amour)
L’âme se sentant déjà toute enflammée en l’union divine et sentant le
palais de sa bouche tout baigné en gloire et amour, jusqu’à ce que le
plus intime de sa substance regorge comme un ruisseau de gloire,
jouissant d’une abondance de délices, et sentant courir de son ventre
les ruisseaux de cette eau vive, que Notre Seigneur disait devoir
découler de telles âmes (Jean 7,38), il lui est conséquemment avis
qu’elle est transformée en Dieu et possédée par Lui avec tant de force,
et qu’elle reçoit, pour arrhes, de si grandes richesses de dons et de
vertus et qu’elle est si proche de la félicité, que rien ne la sépare de
Lui sinon une toile fort mince et délicate.
(La vive flamme d’amour)
L’avènement de Dieu dans l’âme, comparable à l’inondation des
fleuves, la remplira tout entière de paix et de gloire […] Ces fleuves
retentissants produisent dans l’âme comme un fracas, une voix
spirituelle qui couvre tous les bruits et toutes les voix de la terre,
qui surpasse toute autre voix et tout autre bruit […] Cette voix, ce
bruit imposant des fleuves est une plénitude surabondante qui la comble
de tous les biens, c’est une puissance irrésistible qui s’empare d’elle.
Ce n’est pas assez de la comparer au roulement des fleuves, c’est
quelque chose comme le redoutable fracas du tonnerre. Et cependant c’est
une voix toute spirituelle, qui n’a rien des vibrations atmosphériques,
ni des incommodités qu’elles produisent. Elle inonde l’âme de majesté,
de puissance, de délices et de gloire. C’est une voix tout intérieure,
mais d’une portée immense, qui produit une admirable impression de
puissance et de force.
(Cantique spirituel)
Les fleurs des vertus s’ouvrent par moments dans l’âme ; pour
enrichie qu’elle soit de vertus parfaites elle n’en jouit pas toujours
actuellement. Seule, la paix, la tranquillité dont elles sont la source,
demeurent permanentes. On peut donc dire que durant cette vie les vertus
de l’âme sont comme un jardin fermé et des fleurs à l’état de bouton.
C’est merveille de les voir de temps à autre s’ouvrir sous le souffle de
l’Esprit Saint, pour répandre les parfums les plus exquis et les plus
divers. Ce sont d’abord la participation à la grandeur, à la beauté de
Dieu, puis le repos, le rafraîchissement, la sécurité ; les
connaissances de Dieu, merveilleuses, surprenantes ; l’impression de la
majesté de Dieu, laquelle envahit l’âme toute entière […] Par moments le
parfum des fleurs réunies est tellement enivrant … Heureuse l’âme à
laquelle est parfois donné en cette vie de respirer le parfum de ces
fleurs divines !
(Cantique spirituel)
De même que le breuvage pénètre et se répand dans tous les membres,
dans toutes les veines du corps, ainsi cette communication de Dieu se
répand dans toute la substance de l’âme, ou, pour mieux dire, l’âme se
transforme en Dieu dans sa substance et dans ses puissances. Son
entendement boit la sagesse et la science, sa volonté boit l’amour dans
toute sa suavité, sa mémoire boit la jouissance et les délices en
sensation de béatitude.
(Cantique spirituel)
C’est une totale transformation dans le Bien-Aimé. Les deux parties
se livrent entièrement l’une à l’autre, en totale possession l’une de
l’autre, en union d’amour consommée, autant qu’elle est possible en
cette vie. L’âme est ici rendue divine, elle devient Dieu par
participation, autant que cela se peut ici-bas.
(Cantique spirituel)
Les parfums se répandent quelquefois avec tant d’abondance que l’âme
se sent comme revêtue de délices et baignée dans la gloire. Et non
seulement elle a l’impression, mais ceux qui ont des yeux pour voir s’en
aperçoivent très bien, tant cette gloire rejaillit au-dehors. Cette âme
leur fait l’effet d’un jardin ravissant, rempli des délices et des
richesses de Dieu.
(Cantique Spirituel)
Il est vrai qu’une fois introduite par Dieu dans le sublime état du
mariage spirituel, l’âme y demeure toujours ; mais si la substance de
l’âme persévère dans l’union actuelle, il n’en est pas de même des
puissances. Néanmoins quand l’âme est parvenue à cette union
substantielle, les puissances y participent très fréquemment et
s’abreuvent dans le “cellier”, l’entendement de connaissance, la volonté
d’amour, etc.
(Cantique spirituel)
L’âme est alors comme déifiée, rendue divine, au point qu’elle n’a
même pas de premiers mouvements contraires à la volonté de Dieu, autant
du moins qu’elle en peut juger. Tandis qu’une âme imparfaite sent très
fréquemment dans son entendement, sa volonté, sa mémoire, ses appétits,
à tout le moins des premiers mouvements qui la portent au mal et lui
font commettre des imperfections, chez l’âme arrivée à l’état dont nous
parlons l’entendement, la volonté, la mémoire, les appétits même se
portent habituellement vers Dieu par leurs premiers mouvements. C’est
l’effet du secours puissant que Dieu lui prête, comme aussi de sa
stabilité en Dieu, de sa parfaite conversion au bien.
(Cantique spirituel)
Lactation de Saint-Bernard (Alonso Cano, vers 1650)


