alchimie & mystique  - 059 -


Jean de la Croix (1542-1591) - 1 -


La nuit des sens


Il y a longtemps sans doute que le lecteur désire nous adresser une question : pour arriver à ce haut degré de perfection dont vous parlez, est-il nécessaire que la mortification totale des appétits, petits et grands, ait précédé ? Ne suffit-il pas d’en mortifier quelques-uns ? Et ne peut-on laisser les autres, à tout le moins ceux qui paraissent de peu de conséquence ? Il semble en effet bien ardu et bien difficile pour l’âme d’arriver à une pureté et à un dépouillement si parfaits qu’elle n’ait plus ni affection ni attache à quoi que ce soit.
Premièrement, tous les appétits ne sont pas préjudiciables au même degré et n’entravent point l’âme de la même manière. Je parle ici des appétits volontaires; car ceux qui sont purement naturels ne font que peu ou point du tout obstacle à l’union, lorsqu’on n’y consent pas et qu’ils ne constituent qu’un premier mouvement. J’appelle naturel et de premier mouvement tout ce en quoi la volonté raisonnable n’a aucune part. Retrancher et mortifier entièrement ces premiers mouvements est chose impossible en cette vie. Du reste, ils ne font pas obstacle de manière à empêcher l’union divine, même, je le répète, s’ils ne sont pas totalement mortifiés. La nature peut ressentir encore de ces premiers mouvements tandis que l’âme, quant à sa partie raisonnable, en est entièrement libre. Quant aux appétits volontaires quels qu’ils soient, qu’ils concernent des fautes mortelles (et ce sont les plus graves) ou des fautes vénielles (et ils sont alors moins graves) ou seulement des imperfections (et ce sont les moindres) il faut les retrancher tous. De tous, si minimes soient-ils, l’âme doit se dégager si elle veut arriver à l’union parfaite.
La raison de cela, c’est que l’état de divine union consiste pour l’âme dans la totale transformation de sa volonté en la volonté de Dieu, de telle sorte qu’il n’y ait rien dans sa volonté qui soit contraire à la volonté de Dieu, mais que tout le mobile qui dirige cette volonté humaine soit purement et absolument la volonté de Dieu.
La chose est donc évidente : pour que l’âme arrive à s’unir à Dieu par l’amour et la volonté, elle doit d’abord s’affranchir de tout appétit volontaire, si minime soit-il. Ce qui revient à dire que sa volonté ne doit consentir sciemment et avec advertance à aucune imperfection, qu’elle en vienne même à ne plus pouvoir le faire avec advertance.
Je dis : le faire avec advertance, parce qu’il lui arrivera bien, sans le savoir, sans y prendre garde, et sans pouvoir entièrement s’en empêcher, de tomber dans des imperfections et même dans des péchés véniels, en un mot dans ces premiers mouvements dont j’ai parlé. C’est de ces fautes, non entièrement volontaires, qu’il est écrit : le juste tombera sept fois le jour et se relèvera (Pr 24,16).
Quant aux appétits volontaires, même en choses minimes, je le répète, un seul suffit pour faire obstacle à l’union divine. Je parle d’une habitude qu’on ne mortifie pas. Quelques actes sur des points divers ne font pas autant de tort, parce qu’il n’y a pas habitude formée. Et cependant on doit arriver à les retrancher parce qu’ils procèdent également d’une habitude imparfaite. Quant aux habitudes d’imperfection volontaires qu’on ne se décide jamais à surmonter, non seulement elles font obstacle à l’union divine, mais elles empêchent d’avancer dans la perfection.
Ces imperfections habituelles sont, par exemple, l’habitude de beaucoup parler, une petite attache à quelque chose qu’on ne se résout pas à sacrifier : attache à une personne, à un vêtement, à un livre, à une cellule, à un genre de nourriture, à certaines petites conversations et satisfactions, un certain plaisir que l’on prend à savoir, à entendre, et choses semblables.
Une seule de ces imperfections, quelle qu’elle soit, lorsqu’il y a pour l’âme attache et habitude, constitue une telle entrave à l’avancement et au progrès dans la vertu, que l’on pourrait tomber journellement dans beaucoup d’autres imperfections et même de péchés véniels, qui ne procéderaient pas d’une habitude mauvaise et d’un esprit de propriété habituel, sans en retirer autant de dommage. Tant que l’on garde cette attache, quelle qu’elle puisse être, l’imperfection aura beau être minime en soi, il est impossible d’avancer dans la perfection.
Peu importe qu’un oiseau soit retenu par un fil mince ou épais : tant qu’il ne l’aura point brisé, il sera incapable de voler. À la vérité le fil mince est plus facile à rompre que celui qui est épais : mais si facile que soit la rupture, si elle n’a pas lieu, l’oiseau ne volera point.
Il est lamentable, en vérité, de voir des âmes chargées de richesses (je veux dire d’œuvres, d’exercices spirituels, de vertus, de faveurs de Dieu) et qui, pour n’avoir pas le courage d’en finir avec une petite satisfaction, une petite attache, une petite affection (car c’est tout un) n’avanceront jamais et n’atteindront pas le port de la perfection. Il leur aurait suffi d’un coup d’aile pour briser cette attache, pour se dégager.
Chose déplorable ! Dieu leur a donné de rompre les grosses cordes de l’attachement au péché et à la vanité. Et pour ne pas se déprendre d’une bagatelle, que Dieu leur a laissé à surmonter pour son amour, et qui n’est qu’un simple fil, un simple cheveu, elles cessent d’avancer et n’obtiendront pas les biens immenses qui leur étaient offerts. Dans ce chemin, si l’on veut arriver, il faut avancer toujours, c’est-à-dire toujours retrancher quelque chose à ses désirs, en s’abstenant de les satisfaire, et si l’on ne les retranche pas tous, on n’atteint pas le terme. Notre âme n’a qu’une seule volonté : si elle l’applique à quelque chose d’étranger à Dieu et l’y tient embarrassée, cette volonté ne peut être libre, seule et pure, comme il faut qu’elle le soit pour la divine transformation.
(La montée du Carmel)


Oh ! Qui pourrait faire comprendre jusqu’où Notre Seigneur veut faire porter ce renoncement ! Oui, en vérité, il doit aller jusqu’à une sorte de mort et d’anéantissement en toutes choses, temporelles, naturelles, et spirituelles : j’entends quant à l’estime qu’en fait la volonté. Tout est là.
(La montée du Carmel)