Madame Guyon (1648-1717) - 4 -
Mélanges
Il me répliqua aussitôt : « C’est, Madame, que vous cherchez
au-dehors ce que vous avez au-dedans. Accoutumez-vous à chercher Dieu
dans votre cœur et vous l’y trouverez ». En achevant ces paroles il me
quitta.
Le lendemain matin, il fut bien autrement étonné lorsque je fus le voir,
et que je lui dis l’effet que ses paroles avaient fait dans mon âme, car
il est vrai qu’elles furent pour moi un coup de flèche, qui percèrent
mon cœur de part en part. Je sentis dans ce moment une plaie très
profonde, autant délicieuse qu’amoureuse, plaie si douce que je désirais
n’en guérir jamais. Ces paroles mirent dans mon cœur ce que je cherchais
depuis tant d’années, ou plutôt elles me firent découvrir ce qui y était
et dont je ne jouissais pas faute de le connaître […] Ma vie était
misérable, et mon bonheur était au-dedans de moi ! […] Hélas ! Je Vous
cherchais où vous n’étiez pas et je ne Vous cherchais pas où vous étiez
[…]
Dès ce moment il me fut donné une expérience de sa présence dans mon
fond, non par pensée ou par application d’esprit, mais comme une chose
que l’on possède réellement d’une manière très suave. Je sentais dans
mon âme une onction qui comme un baume salutaire guérit en un moment
toutes mes plaies, et qui se répandait même si fort sur mes sens que je
ne pouvais presque ouvrir la bouche ni les yeux. Je ne dormis point de
cette nuit, parce que votre amour, ô mon Dieu, était non seulement pour
moi comme une huile délicieuse, mais encore comme un feu dévorant, qui
allumait dans mon âme un tel incendie qu’il semblait devoir tout dévorer
en un instant. Je fus tout à coup si changée que je n’étais plus
reconnaissable ni à moi-même ni aux autres.
Rien ne m’était plus facile alors que de faire oraison. Les heures ne me
duraient que des moments et je ne pouvais ne la point faire : l’Amour ne
me laissait pas un moment de repos. Mon oraison fut dès le moment vide
de toutes formes, espèces et images : rien ne se passait de mon oraison
dans la tête, mais c’était une oraison de jouissance et de possession
dans la volonté, où le goût de Dieu était si grand, si pur et si simple
qu’il attirait et absorbait les deux autres puissances de l’âme dans un
profond recueillement, sans acte ni discours. C’était une oraison de
foi, qui excluait toute distinction, car je n’avais aucune vue ni de
Jésus-Christ ni des attributs divins : tout était absorbé dans une foi
savoureuse, où toutes distinctions se perdaient pour donner lieu à
l’amour d’aimer avec plus d’étendue, sans motifs ni raisons d’aimer.
Cette souveraine des puissances, la volonté, engloutissait les deux
autres, et leur ôtait tout objet distinct pour les mieux unir en
elle.
(Vie écrite par elle-même)
O âme qui sortez du sépulcre ! Vous sentez en vous un germe de vie
qui vient peu à peu. Vous êtes tout étonnées qu’une force secrète
s’empare de vous. Les cendres se raniment. Vous vous trouvez dans un
pays nouveau. Cette pauvre âme qui ne pensait plus qu’à demeurer en paix
dans le sépulcre reçoit une agréable surprise. Elle ne sait que faire et
que penser. Elle croit que le Soleil a dardé pour un peu ses rayons par
quelque fente et ouverture mais que ce n’est que pour quelque moment.
Elle est bien plus étonnée lorsqu’elle sent cette vigueur secrète
s’emparer fortement de toute elle-même et que peu à peu elle reçoit une
nouvelle vie pour ne plus la perdre. Mais cette vie nouvelle n’est plus
comme autrefois, c’est une vie en Dieu. C’est une vie parfaite. Elle ne
vit plus, n’opère plus par elle-même, mais Dieu vit, agit et opère, et
cela va s’augmentant peu à peu, en sorte qu’elle devient parfaite de la
perfection de Dieu, riche de sa richesse.
L’âme sent bien que tout ce qu’elle avait eu autrefois, pour grand qu’il
parût, avait été en sa possession. Mais à présent elle ne possède plus
mais elle est possédée ; elle n’est plus ; elle ne prend une nouvelle
vie que pour la perdre en Dieu, ou plutôt elle ne vit que de Sa vie ; et
étant le principe, cette âme ne peut manquer en rien. Quel gain
n’a-t-elle pas fait par toutes ses pertes ? Elle a perdu le créé pour
l’incréé, le rien pour le tout : tout lui est donné, non en elle mais en
Dieu. Ses richesses sont immenses. Elles sont Dieu même. Elle sent tous
les jours sa capacité s’accroître, et une largeur et une étendue
l’augmentent tous les jours.
Mais il faut remarquer que, comme elle n’a été dépossédée que très peu à
peu, elle n’est enrichie et revivifiée que peu à peu et par degré. Plus
elle se perd en Dieu, plus sa capacité devient grande.
(Les Torrents)
Il faut savoir qu’une telle âme dont je parle reçoit tout du fond
immédiatement et que, de là, il se répand après sur les puissances et
sur les sens comme il plaît à Dieu ; mais il n’en est pas ainsi des
autres âmes qui reçoivent médiatement : ce qu’elles reçoivent tombe dans
les puissances, et se réunit de là dans le centre ; au lieu que
celles-ci se déchargent du centre sur les puissances et sur les sens.
Elles laissent tout passer, sans que rien fasse plus d’impression ni sur
leur esprit ni sur leur coeur.
De plus, les choses qu’elles connaissent ou apprennent ne leur
paraissent pas comme choses extraordinaires, comme prophétie et le
reste, ainsi qu’elles paraissent aux autres : cela se dit tout
naturellement, sans savoir ni ce qu’on dit, ni pourquoi on le dit, sans
rien d’extraordinaire. On dit et écrit ce qu’on ne sait pas ; et en le
disant et écrivant, on voit que ce sont des choses auxquelles on n’avait
jamais pensé.
C’est comme une personne qui possède dans son fond un trésor inépuisable
sans qu’elle pense jamais à sa possession : elle ne sait point ses
richesses, et elle ne les regarde jamais, mais elle trouve dans ce fond
tout ce qu’il faut quand elle en a affaire. Le passé, le présent et
l’avenir est là en manière de moment présent et éternel, non point comme
prophétie, qui regarde l’avenir comme chose à venir, mais en voyant tout
dans le présent en moment éternel, en Dieu même, sans savoir comme elle
le voit et connaît, avec une certaine fidélité à dire les choses, comme
elles sont données sans vue ni retour, sans songer si c’est de l’avenir
ou du présent que l’on parle, sans se mettre en peine qu’elles
s’accomplissent ou non d’une manière ou d’une autre, si elles ont une
interprétation ou une autre.
C’est de ce fond ainsi perdu que sortent les miracles : c’est le Verbe
lui-même qui opère ce qu’il dit, sans que l’âme propre sache ce qu’elle
dit ou écrit. En les écrivant ou disant, elle est éclairée avec
certitude que c’est la parole de vérité, qui aura son effet. Cela est-il
fait, elle n’y pense plus et n’y prend non plus de part que s’il était
dit ou écrit par un autre.
(Vie écrite par elle-même)
Cette vie divine devient toute naturelle à l’âme. L’âme ne sent plus,
ne voit plus, ne se connaît plus. Elle ne voit rien de Dieu, n’en
comprend rien, n’en distingue rien. Il n’y a plus d’amour, de lumière ni
de connaissances. Dieu ne lui paraît plus comme autrefois quelque chose
distinct d’elle; elle n’est plus, ne subsiste et ne vit qu’en lui. Ici
l’oraison est l’action, et l’action est l’oraison : tout est égal, tout
est indifférent à cette âme car tout lui est également Dieu.
Cette vie est comme rendue naturelle, et l’âme agit comme naturellement.
Elle se laisse aller à tout ce qui l’entraîne sans se mettre en peine de
rien, sans rien penser, vouloir ou choisir, mais demeure contente, sans
soin ni souci d’elle, n’y pensant plus, ne distinguant plus son
intérieur pour en parler. L’âme n’en a plus. Il n’est plus question de
recueillement. L’âme n’est plus au-dedans d’elle, mais elle est tout en
Dieu. Il ne lui est plus nécessaire de s’enfermer dans son fond.
Aussi cette âme ne se met pas en peine de rien faire. Elle demeure comme
elle est et cela suffit. Mais que fait-elle ? Rien, rien, et toujours
rien. Elle fait tout ce qu’on lui fait faire. Elle souffre tout ce qu’on
lui fait souffrir. Sa paix est toute inaltérable mais toute naturelle,
elle est comme passée en nature. Mais quelle différence de cette âme
avec une personne toute dans l’humain ! La différence est que c’est Dieu
qui la fait agir sans qu’elle le sache, et auparavant c’était la nature
qui agissait. Elle ne fait ni bien ni mal, mais elle vit contente,
paisible, faisant ce qu’on lui fait faire d’une manière
inébranlable.
Mais de quel contentement est-elle contente ? D’un contentement immense,
général, sans savoir ni comprendre ce qui la contente, car ici tous
sentiments, goûts et vues, notions particulières, quelque délicats
qu’ils soient, sont ôtés. Rien ne touche l’âme, ni amour ni
connaissance, ni intelligence ni ce certain je ne sais quoi qui
l’occupait sans l’occuper et il ne lui reste rien ; mais cette
insensibilité est bien différente de celle de la mort, sépulture,
pourriture. Alors c’était une privation de vie, pour les choses c’était
un dégoût, une séparation, une impuissance de mort, mais ici c’est une
élévation au-dessus des choses, qui ne prive pas des choses mais les
rend inutiles.
(Les Torrents)
