Blaise Pascal (1623-1662)
Condition de l’homme
Qu’est‑ce donc que nous crie cette avidité et cette impuissance, sinon qu’il y a eu autrefois dans l’homme un véritable bonheur, dont il ne lui reste maintenant que la marque et la trace toute vide, et qu’il essaie inutilement de remplir de tout ce qui l’environne, recherchant des choses absentes le secours qu’il n’obtient pas des présentes, mais qui en sont toutes incapables, parce que ce gouffre infini ne peut être rempli que par un objet infini et immuable, c’est‑à‑dire que par Dieu même.
Car enfin, si l’homme n’avait jamais été corrompu, il jouirait dans
son innocence et de la vérité et de la félicité avec assurance. Et si
l’homme n’avait jamais été que corrompu, il n’aurait aucune idée ni de
la vérité, ni de la béatitude. Mais, malheureux que nous sommes, et plus
que s’il n’y avait point de grandeur dans notre condition, nous avons
une idée du bonheur et ne pouvons y arriver, nous sentons une image de
la vérité et ne possédons que le mensonge, incapables d’ignorer
absolument et de savoir certainement, tant il est manifeste que nous
avons été dans un degré de perfection dont nous sommes malheureusement
déchus.
Chose étonnante cependant que le mystère le plus éloigné de notre
connaissance, qui est celui de la transmission du péché, soit une chose
sans laquelle nous ne pouvons avoir aucune connaissance de
nous‑mêmes !
Car il est sans doute qu’il n’y a rien qui choque plus notre raison que
de dire que le péché du premier homme ait rendu coupables ceux qui,
étant si éloignés de cette source, semblent incapables d’y participer.
Cet écoulement ne nous paraît pas seulement impossible, il nous semble
même très injuste. Car qu’y a‑t‑il de plus contraire aux règles de notre
misérable justice que de damner éternellement un enfant incapable de
volonté pour un péché où il paraît avoir si peu de part qu’il est commis
six mille ans avant qu’il fût en être. Certainement rien ne nous heurte
plus rudement que cette doctrine. Et cependant, sans ce mystère le plus
incompréhensible de tous nous sommes incompréhensibles à nous‑mêmes. Le
nœud de notre condition prend ses replis et ses tours dans cet abîme. De
sorte que l’homme est plus inconcevable sans ce mystère, que ce mystère
n’est inconcevable à l’homme.
« Le vrai étude »
J’avais passé longtemps dans l’étude des sciences abstraites et le peu de communication qu’on en peut avoir m’en avait dégoûté. Quand j’ai commencé l’étude de l’homme, j’ai vu que ces sciences abstraites ne sont pas propres à l’homme, et que je m’égarais plus de ma condition en y pénétrant que les autres en l’ignorant. J’ai pardonné aux autres d’y peu savoir. Mais j’ai cru trouver au moins bien des compagnons en l’étude de l’homme et que c’est le vrai étude qui lui est propre. J’ai été trompé, il y en a encore moins qui l’étudient que la géométrie. Ce n’est que manque de savoir étudier cela qu’on cherche le reste.
Il y a trois sortes de personnes : les uns qui servent Dieu l’ayant trouvé, les autres qui s’emploient à le chercher ne l’ayant pas trouvé, les autres qui vivent sans le chercher ni l’avoir trouvé. Les premiers sont raisonnables et heureux, les derniers sont fous et malheureux. Ceux du milieu sont malheureux et raisonnables.
Il y a assez de lumière pour ceux qui ne désirent que de voir et assez d’obscurité pour ceux qui ont une disposition contraire.
Tout l’éclat des grandeurs n’a point de lustre pour les gens qui sont
dans les recherches de l’esprit.
La grandeur des gens d’esprit est invisible aux rois, aux riches, aux
capitaines, à tous ces grands de chair.
La distance infinie des corps aux esprits figure la distance infiniment
plus infinie des esprits à la charité, car elle est surnaturelle.
La grandeur de la sagesse, qui n’est nulle sinon de Dieu, est invisible
aux charnels et aux gens d’esprit. Ce sont trois ordres différents de
genre.
« Connaître toutes choses par instinct et par sentiment »
Nous connaissons la vérité non seulement par la raison mais encore
par le cœur, c’est de cette dernière sorte que nous connaissons les
premiers principes et c’est en vain que le raisonnement, qui n’y a point
de part, essaie de les combattre. Les pyrrhoniens, qui n’ont que cela
pour objet, y travaillent inutilement. Nous savons que nous ne rêvons
point, quelque impuissance où nous soyons de le prouver par raison ;
cette impuissance ne conclut autre chose que la faiblesse de notre
raison, mais non pas l’incertitude de toutes nos connaissances, comme
ils le prétendent.
Car la connaissance des premiers principes, comme qu’il y a espace,
temps, mouvement, nombres, est aussi ferme qu’aucune de celles que nos
raisonnements nous donnent et c’est sur ces connaissances du cœur et de
l’instinct qu’il faut que la raison s’appuie et qu’elle y fonde tout son
discours. Le cœur sent qu’il y a trois dimensions dans l’espace et que
les nombres sont infinis et la raison démontre ensuite qu’il n’y a point
deux nombres carrés dont l’un soit double de l’autre. Les principes se
sentent, les propositions se concluent et le tout avec certitude quoique
par différentes voies.
Et il est aussi inutile et aussi ridicule que la raison demande au cœur
des preuves de ses premiers principes pour vouloir y consentir, qu’il
serait ridicule que le cœur demandât à la raison un sentiment de toutes
les propositions qu’elle démontre pour vouloir les recevoir.
Cette impuissance ne doit donc servir qu’à humilier la raison, qui
voudrait juger de tout, mais non pas à combattre notre certitude, comme
s’il n’y avait que la raison capable de nous instruire ; plût à Dieu que
nous n’en eussions au contraire jamais besoin et que nous connaissions
toutes choses par instinct et par sentiment, mais la nature nous a
refusé ce bien ; elle ne nous a au contraire donné que très peu de
connaissances de cette sorte, toutes les autres ne peuvent être acquises
que par raisonnement.
Et c’est pourquoi ceux à qui Dieu a donné la religion par sentiment du
cœur sont bien heureux et bien légitimement persuadés, mais ceux qui ne
l’ont pas, nous ne pouvons la donner que par raisonnement en attendant
que Dieu la leur donne par sentiment de cœur, sans quoi la foi n’est
qu’humaine et inutile pour le salut.
La conduite de Dieu, qui dispose toutes choses avec douceur, est de mettre la religion dans l’esprit par les raisons et dans le cœur par la grâce.
C’est le cœur qui sent Dieu et non la raison. Voilà ce que c’est que la foi. Dieu sensible au cœur, non à la raison.
Le Dieu des chrétiens
Le Dieu des chrétiens ne consiste pas en un Dieu simplement auteur
des vérités géométriques et de l’ordre des éléments, c’est la part des
païens et des épicuriens.
Il ne consiste pas seulement en un Dieu qui exerce sa providence sur la
vie et sur les biens des hommes, pour donner une heureuse suite d’années
à ceux qui l’adorent, c’est la portion des Juifs.
Mais le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob, le Dieu des
chrétiens est un Dieu d’amour et de consolation, c’est un Dieu qui
remplit l’âme et le cœur de ceux qu’il possède, c’est un Dieu qui leur
fait sentir intérieurement leur misère et sa miséricorde infinie, qui
s’unit au fond de leur âme, qui la remplit d’humilité, de joie, de
confiance, d’amour, qui les rend incapables d’autre fin que de
lui‑même.
