Madame Guyon (1648-1717) - 3 -
troisième étape
Ce fut ce jour heureux de la Madeleine que mon âme fut parfaitement
délivrée de toutes ces peines. Elle commençait déjà, depuis la première
lettre du P. La Combe, de reprendre une nouvelle vie, mais cela était
comme un mort que l’on ressuscite, qui n’est pas encore délié de ses
suaires, mais dans ce jour je fus comme en vie parfaite.
Je me trouvai autant élevée au-dessus de la nature, que j’avais été plus
rigoureusement captive sous son poids. Je me trouvais étonnée de cette
nouvelle liberté, et de voir de retour, mais avec autant de magnificence
que de pureté, Celui que je croyais avoir perdu pour toujours.
Ce que je possédais était si simple, si immense, que je ne le puis
exprimer. […] Mon trouble et ma peine furent changés en une paix qui
était telle que, pour m’en mieux expliquer, je l’appelle PAIX-DIEU. La
paix que je possédais avant ce temps était bien la paix de Dieu, paix
don de Dieu, mais ce n’était pas la PAIX-DIEU, paix qu’il possède en
lui-même, et qui ne se trouve qu’en lui.
(Vie écrite par elle-même)
Ces dispositions […] ont toujours subsisté, et se sont même toujours
plus affermies et perfectionnées jusqu’à l’heure présente. Je ne pouvais
désirer ni une chose ni une autre, mais j’étais contente de tout ce qui
arrivait, sans y faire attention ni réflexion. […] J’étais comme si tout
était disparu chez moi, et qu’une puissance plus grande eût pris la
place.
(Vie écrite par elle-même)
Bien que l’état que portait alors mon âme fût un état déjà permanent
en nouveauté de vie, cette vie nouvelle n’était pas encore dans
l’immutabilité où elle a été depuis, c’est-à-dire proprement que c’était
une vie naissante et un jour naissant qui va toujours s’augmentant et
s’affermissant jusqu’au midi de la gloire, jour cependant où il n’y a
plus de nuit, vie qui ne craint plus la mort dans la mort même, parce
que la mort a vaincu la mort, et que celui qui a souffert la première
mort ne goûtera plus la seconde mort.
(Vie écrite par elle-même)
Auparavant tout se recueillait et se concentrait au-dedans, et je
possédais Dieu dans mon fond et dans l’intime de mon âme. Mais après
j’en étais possédée d’une manière si vaste, si pure et si immense qu’il
n’y a rien d’égal.
Autrefois Dieu était comme renfermé en moi, et j’étais unie à lui dans
mon fond. Mais après j’étais comme abîmée dans la mer même.
(Vie écrite par elle-même)
Les puissances et les sens sont purifiés d’une manière admirable,
l’esprit est d’une netteté surprenante. J’étais quelquefois étonnée
qu’il n’y paraissait pas une pensée. Cette imagination, autrefois si
incommode, n’incommode plus du tout en nulle manière : il n’y a plus
d’embarras, ni de trouble, ni d’occupation de mémoire ; tout est nu et
net.
(Vie écrite par elle-même)
Cet esprit, que je croyais avoir perdu autrefois dans une stupidité
étrange, me fut rendu avec des avantages inconcevables. J’en étais
étonnée moi-même, et je trouvais qu’il n’y avait rien à quoi il ne fût
propre et dont il ne vînt à bout. Ceux qui me voyaient disaient que
j’avais un esprit prodigieux. Je savais bien que je n’avais que peu
d’esprit, mais qu’en Dieu mon esprit avait pris une qualité qu’il n’eut
jamais auparavant. J’éprouvais, ce me semblait, quelque chose de l’état
où les Apôtres se trouvèrent après avoir reçu le St Esprit. Je savais,
je comprenais, j’entendais, je pouvais tout.
(Vie écrite par elle-même)
Cette vie est rendue comme naturelle et l’âme agit comme
naturellement. Elle se laisse aller à tout ce qui l’entraîne, sans se
mettre en peine de rien, sans rien penser, vouloir ou choisir, mais
demeure contente, sans soin ni souci d’elle, n’y pensant plus, ne
distinguant plus son intérieur pour en parler : l’âme n’en a plus. Il
n’est plus question ni de recueillement ou de divagation : l’âme n’est
plus au-dedans, elle est toute en Dieu. Il ne lui est plus nécessaire de
s’enfermer dans son fond : elle ne pense plus à L’y trouver, elle ne L’y
cherche plus.
(Les Torrents)
L’on me dira que, l’âme étant établie dans l’état, il n’y a rien de
plus pour elle. C’est tout le contraire : il y a toujours infiniment à
faire du côté de Dieu et non de la créature. Dieu ne divinise pas tout à
coup mais peu à peu, puis il augmente la capacité de l’âme qu’il peut
toujours déifier de plus en plus, Dieu étant un abîme inépuisable.
(Les Torrents)
L’extérieur de ces personnes est tout commun et l’on n’y voit rien
d’extraordinaire. Plus elles avancent, plus elles deviennent libres,
n’ayant rien d’extraordinaire qui paraisse au-dehors qu’à ceux qui en
sont capables. Ici tout se voit, sans voir, en Dieu tel qu’Il est. C’est
pourquoi cet état n’est point sujet à la tromperie. Il n’y a point de
visions, révélations, extases, ravissements, changements. Tout cela
n’est point de cet état qui est fort au-dessus de tout cela. Cette voie
est simple, pure et nue, ne voyant rien qu’en Dieu, comme Dieu le voit,
et par ses yeux.
(Les Torrents)
Je vais sans aller, sans vues, sans savoir où je vais. Je ne veux ni
aller ni m’arrêter. La volonté et les instincts sont disparus : pauvreté
et nudité est mon partage. Je n’ai ni confiance ni défiance, enfin rien,
rien, rien.
(Vie écrite par elle-même - dernier chapitre)
